La Guerre continue à l’Est

Le grand film Capitaine Conan tiré du roman éponyme, comme le chef d’œuvre d’Ernst von Salomon Les réprouvés, l’ont montré avec puissance. Le 11 novembre 1918 est loin de marquer la fin des combats  en Europe. C’est cette histoire méconnue, celle d’un prodigieux bouleversement de frontières, fruit de la diplomatie mais aussi des guerres, des  révolutions et parfois de leurs sanglantes contre-révolutions, que raconte l’exposition du Musée de l’Armée A l’est la guerre sans fin (1918-1923).

Les Réprouvés aux éditions Bartillat

Au lendemain du 11 novembre, la disparition  des quatre grands empires (russe, austro-hongrois, allemand et ottoman) va attiser les braises des nationalismes de multiples nationalités jusque-là étouffées par ces monarchies héréditaires. Après des années de domination et de servitude, les peuples d’Europe de l’Est, des pays baltes juqu’aux Balkans, voient le carcan se libérer et l’occasion d’acquérir enfin leur indépendance. S’ouvrent alors cinq années de troubles multiples durant lesquelles les puissances victorieuses cherchent à maîtriser ce grand chambardement.  La France s’impose alors comme la puissance dominante du continent et on l’oublie parfois, se retrouve présente aux quatre coins de l’Europe que ce soit par l’envoi de corps expéditionnaires, de conseilleurs militaires (comme le capitaine de Gaulle qui sera envoyé en Pologne en guerre contre l’URSS entre 1919 et 19121) ou de sa flotte militaire. Dans son récent livre paru aux éditions Tallandier, Les vainqueurs, Michel Goya constate lui aussi cette suprématie : « Les officiers des missions militaires françaises sont partout (…) apportant leur expertise reconnue par tous. » Le Levant également n’est pas épargné et l’exposition fait un détour par la question du Moyen-Orient sur laquelle l’Angleterre et la France tracent les frontières selon leurs ambitions. On y découvre ainsi la genèse des accords Sykes-Pycot dont les effets sur cette région du monde se font encore sentir aujourd’hui.

Des oppositions idéologiques naissent également alors que la révolution  Bolchevique vient d’embraser Moscou et que le Fascisme éclate en Italie. Des confrontations politiques qui se règlent souvent dans le sang dans ces sociétés « brutalisées » par quatre ans de guerre. Le Musée de l’Armée illustre ainsi la révolution spartakiste allemande et sa répression par les Corps Francs en présentant quelques pièces exceptionnelles comme des uniformes ou des affiches de recrutement de ces fameuses troupes d’anciens combattants nationalistes auxquels l’écrivain allemand Ersnst von Salomon appartint. Une expérience qui lui fit écrire  : « Ce que nous voulions, nous ne le savions pas et ce que nous savions nous ne le voulions pas. Guerre et aventure, sédition et destruction et dans tous les recoins de nos coeurs une pression inconnue, torturante qui nous poussait sans relâche ! Enfoncer une porte dans le mur du monde qui nous encerclait, marcher sur des champs de feu, passer par dessus des ruines et des cendres qu’un souffle emporte au loin, dévaler à travers des bois broussailleux et des landes balayées par les vents, nous creuser à coups de dents un chemin victorieux vers l’est, vers ce pays, blanc et brûlant » Plus à l’Est, en Russie, la lutte des troupes de Lénine et Trotski contre les armées blanches soutenues par les puissances occidentales plonge l’ancien empire de Nicolas II dans une conflit fratricide. Sur cette opposition sont exposés, entre autres, l’étonnant uniforme des troupes américaines de Sibérie ou une photo terrible de cadavres congelés de soldats russes exécutés par la toute nouvelle Armée rouge. Les horreurs de la Grande Guerre sont loin d’être achevées et l’Europe reste cette terre de sang qu’elle ne cessera d’être qu’en 1945.

Présenter de  façon claire la complexité de ces années était une gageure. Pourtant, l’exposition a le mérite, si on prend le temps de consulter les nombreuses cartes animées, de permettre de percevoir plus clairement ce laboratoire des nations qui se crée alors sur notre continent. Eclairage nécessaire sur cette ébullition des peuples et la naissance de multiples nouveaux pays comme la Pologne écrasée alors depuis plus d’un siècle, l’éphémère Tchécoslovaquie, la Hongrie rapidement dépecée par la Roumanie… Cinq années au cours desquelles les espoirs et désillusions des peuples, les volontés des vainqueurs aboutirent probablement à un des plus grands changements géopolitiques de notre temps. Des modifications de frontières qui vont faire naître bien des rancœurs. De celles-ci se nourrira l’impérialisme nazi qui recouvrira encore de sang ces régions martyrs du XXe siècle.

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