J.-Y. Le Naour : « 1 400 000 morts,c’est une blessure qui ne se referme pas si facilement »

Docteur en Histoire, spécialiste de l’histoire du XXe siècle et de la Première Guerre mondiale, Jean-Yves Le Naour est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, dont Les soldats de la honte (Grand Prix du livre d’histoire Ouest-France-Société générale, en 2011)et cette série, en cinq volumes sur la Grande Guerre (1914. La grande illusion, 1915. L’enlisement, 1916. L’enfer, 1917. La paix impossible et 1918. L’étrange victoire) aux éditions Perrin. 

Vivre l’histoire : L’intégrale de votre série en quatre tomes sur chacune des années de la Grande Guerre vient de paraître. En quoi votre étude du conflit se différencie-t-elle des autres ouvrages existants ?

J.-Y. Le Naour : C’est toujours un peu compliqué de parler de soi par rapport aux autres, mais il me semble que cette série ne s’enferme pas dans une lecture unique de la guerre : elle sollicite l’histoire diplomatique, stratégique, militaire, sociale, culturelle, alterne point de vue d’en haut et d’en bas… mais je confesse que le politique est très présent. Ce que j’aime, c’est entrer dans les coulisses, casser le mythe glorieux pour montrer comment s’élabore les décisions, avec les rivalités de personnes, les querelles d’égo, les malentendus, les erreurs, etc. Bref, une vision très loin des histoires officielles, et surtout une histoire qui n’est pas écrite d’avance : Le lecteur en sait autant que les acteurs, il est confronté à leurs doutes, à leurs certitudes, à leurs décisions, et c’est peut-être cela qui donne une atmosphère de suspense et qu’on a envie – j’espère – de tourner les pages !

Nous avons terminé les célébrations du centenaire de cette guerre. Comment jugez-vous les commémorations qui ont marqué ces quatre années ?

Ce qui est remarquable, c’est cet engouement populaire. En 2014, comme d’ailleurs la mission centenaire l’imaginait, on pouvait penser que toute la guerre serait commémorée cette année-là et que les années suivantes seraient plus limitées en termes d’initiatives. Il n’en a rien été. Expositions, pièces de théâtre, conférences… il y a eu quantité de projets qui sont venus du monde associatif comme des municipalités. On peut donc considérer que cette commémoration est venue d’en bas, au moins autant sinon plus que d’en haut, ce qui en fait un vrai succès populaire. Bien entendu, on peut regretter les cafouillages au sujet des commémorations de Verdun et la crispation au sujet du concert de Black M, qui fait ressurgir la question identitaire. A ce propos, on voit bien que la commémoration et l’histoire sont toujours contemporaines et qu’elles alimentent plus ou moins consciemment notre réflexion. Nous vivons un temps de doute, de crise d’identité, et en même temps nous nous raccrochons à cette figure fédératrice du poilu, au temps fantasmé d’une supposée union sacrée et d’une France indomptable. On peut regretter aussi l’incapacité à sortir du dialogue franco-allemand en termes de commémoration. Les cérémonies de la Somme en 2016 ont été obscurcies par le brexit et en août 2018, le président Macron ne s’est même pas déplacé quand Theresa May s’est rendue à Amiens pour commémorer la bataille qui vit pour la première fois les Allemands reculer à toute allure et comprendre que leur défaite était inévitable. Il est difficile, il est vrai, de réussir à concilier tout le monde : en 2014, il avait été impossible de lancer le cycle de commémoration à Sarajevo : Prinzip n’est pas un assassin pour tout le monde et la Grande Guerre n’est pas perçue par tous comme une catastrophe. Pour la Pologne et la Roumanie, elle fut par exemple une catastrophe nécessaire.

Comment expliquez-vous l’intérêt inlassable des Français pour ce conflit ? Que dit-il sur notre époque ?

Bien sûr, il y a cette immense perte : 1 400 000 morts, cela représente des morts dans toutes les familles et c’est une blessure qui ne se referme pas si facilement. Elle est inscrite très profondément dans nos mémoires individuelles, une mémoire souvent douloureuse car il semble bien que la mémoire heureuse ne laisse pas de traces. Le trauma, le refoulement, la douleur, en revanche, se transmettent, et l’on assiste bien souvent à la volonté des petits-enfants de redécouvrir leur histoire. Les rescapés s’étaient murés dans le silence, les enfants avaient été écrasés par le souvenir et les petits-enfants veulent comprendre et honorer. Maintenant, cet intérêt pour 14-18 dit aussi quelque chose de nous, car l’intérêt pour l’histoire est toujours contemporain. L’intérêt social se surajoute à l’intérêt individuel et, dans le contexte d’une dilution de la nation dans la mondialisation et l’Europe, le sacrifice de 14-18 sert de référence, tant à droite qu’à gauche, tant pour vanter la nation que pour saluer l’œuvre de paix que représente la construction européenne. En cela, un pays qui regarde constamment vers le passé est un pays malade : il doit aller de l’avant, former un projet collectif, et se servir du passé comme d’un ciment et non comme d’un objet de terreur. Ce retour de 14 au centre de notre mémoire n’est pas uniquement positif.

Que peut-on dire de l’état de la France au lendemain de cet armistice ? Est ce pour vous une victoire en trompe-l’œil ?

C’est exactement cela. La victoire militaire est réelle, mais les Allemands la nient. Ils ont conclu l’armistice avant que leur territoire ne soit envahi et prétendront ensuite ne pas avoir perdu la guerre. D’où leur rejet du traité de Versailles, a priori, parce qu’il est de toute façon illégitime. D’où leur révisionnisme ensuite et leur volonté de revanche. Victoire en trompe-l’œil, en effet, car la France est le pays ruiné et ravagé, avec des dettes jusqu’au cou ! Si l’Allemagne paie ses réparations, cela pourra aller, mais si elle ne paie pas, alors le pays vaincu ne sera pas celui que l’on croit.

Vous aimez varier les approches de ce conflit. vous vous êtes récemment intéressé dans votre livre Djihad 1914-1918 à un théâtre périphérique du conflit, par l’angle du monde musulman. Avez-vous d’autres projets pour renouveler l’étude de la Première Guerre mondiale ? 

Je vous remercie pour ce mot de « renouvellement » que je ne peux utiliser moi-même car il serait prétentieux. Je pense simplement qu’il y a des sujets qui n’ont jamais été traités, des archives délaissées et des archives à reconsidérer avec un nouveau regard. Il n’est pas forcément besoin d’être original : connaissez-vous une histoire des campagnes françaises durant la guerre par exemple ? Pourtant, la France était rurale à 60% et composée de 40% de paysans. Et pourtant, il n’y a rien sur ce thème ! Mais plus qu’une grande thèse, ce que j’aime, c’est interroger l’histoire par un biais, par le récit d’une histoire emblématique, faussement anecdotique, qui pose des questions et éclaire l’époque, ce que j’aime c’est l’histoire incarnée, une histoire narrative, une histoire qui suscite émotion et réflexion.

Entretien initialement publié dans le numéro 3 de Histoire Magazine.

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