Christian Cardin : « Pour le Jean Bart, nous ne voulons pas sacrifier l’authenticité à la modernité. »

Christian Cardin est le président fondateur de l’association Tourville qui, depuis près de 25 ans, s’est donné pour objectif de reconstruire un vaisseau de guerre de la marine du Roi Soleil. Baptisé le Jean Bart, ce navire est bâti à Gravelles par un groupe de passionnés. Il est possible de les soutenir en devenant membre de l’association qui compte déjà plus de 3500 bienfaiteurs dans le monde. Son président répond aux questions de Vivre l’histoire sur cette étonnante entreprise qui nous ramène au temps du Grand Siècle.

Vivre l’histoire : Comment est né ce projet fou de reconstruire ce navire du XVIIème siècle ?

Christian Cardin : L’origine du projet remonte à 1982 quand j’ai découvert, au large du Cotentin, six épaves de vaisseaux coulés pendant la bataille de la Hougue en 1692. Après de nombreuses plongées autour de ces épaves, j’ai pensé qu’il était dommage que le grand public ne puisse pas les découvrir. J’ai donc alors créé l’association Tourville, du nom de l’amiral qui commandait la flotte lors de cette confrontation maritime. L’association s’est donc donné pour but de recréer un vaisseau de la fin du règne de Louis XIV, un peu dans la philosophie de ce qui se fait au château de Guédelon en Bourgogne où l’on reconstruit actuellement un château du Moyen Âge. Le chantier a toutefois commencé dix ans plus tard, en 1992, et nous avons pu créer autour un village artisanal afin de faire découvrir les hommes et les métiers qui vivaient autour de ces cathédrales maritimes. Pour lancer un projet de cette envergure, il fallait un site facilement accessible pour les visiteurs, possédant une légitimité historique, c’est-à-dire un site où au XVIIème siècle se trouvait un arsenal de marine de Louis XIV.  Le littoral de Dunkerque correspondait parfaitement à de tels critères. Gravelines avec son environnement Vauban parfaitement conservé nous a donc semblé le lieu idéal.

Avez-vous pu vous baser sur des plans d’époque ou vous a-t-il été nécessaire de les reconstituer ?

Il faut savoir qu’il n’existe aucun plan pour reconstruire un navire du XVIIe siècle. La construction navale, jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle, était une construction de type compagnonnique, qui se faisait sans plan, seulement par transmission d’un savoir faire de maître charpentier à un autre maître charpentier. Ce n’est que dans la seconde moitié du siècle des Lumières qu’on a commencé à mettre sur plans les projets de navire. Il existe cependant un document qui s’appelle l’album de Colbert qui est en fait une encyclopédie d’une cinquantaine de planches de dessins, réalisés par des dessinateurs ayant suivi toutes les étapes de la construction d’un vaisseau de premier rang, possédant au moins 80 canons. Les vaisseaux du roi étaient en effet classés en fonction de leurs canons. Le problème est que, même si ce document est très précis, il reste seulement iconographique. Ce ne sont pas en effet des plans d’architecte. Il manque cette deuxième ou troisième dimension nécessaire. Par chance deux navires coulés pendant la bataille de la Hougue sont similaires à ce navire reproduit sur les planches. On a donc pu, lors des plongées, récupérer les dimensions et les informations nécessaires. On a donc compilé ces deux bases de données et, grâce à l’informatique, on a reconstitué mathématiquement ce qu’on appelle le plan de forme, l’enveloppe mathématique de ce vaisseau.

Quels sont les différents métiers présents sur ce chantier ?

Sur le chantier, on a une équipe de charpentiers de marine. Des charpentiers en CDI, formés à Cherbourg à la charpenterie de marine traditionnelle. J’ai mis en place un partenariat avec cette école pour avoir également des apprentis. Nous avons aussi quelques compagnons qui viennent se spécialiser ici. Avec, en plus, toute une équipe d’une douzaine de bénévoles, comme des retraités de la métallurgie qui s’occupent de la forge, d’autres bénévoles qui s’occupent du bâtiment, d’autres qui font de l’entretien… En revanche, pour des questions de sécurité, nous n’utilisons pas des outils d’époque comme sur le chantier de Guédelon car l’inspection du travail ne les autoriserait pas pour mes employés. Nous sommes donc contraints à l’utilisation d’outils modernes.

Quand prévoyez-vous la fin de sa construction et quels sont vos projets pour ce navire une fois sa construction achevée ?

Les collectivités locales commencent à s’intéresser au projet, ce qui nous a permis d’accroître nos moyens et d’accélérer le chantier. En effet, jusqu’à, il y a quatre ans, le projet était essentiellement en autofinancement par le biais des cotisations des 3500 membres de l’association. J’ai, maintenant,  heureusement des financements provenant d’entreprises mécènes et, depuis trois ans, j’ai également le soutien de la Communauté urbaine de Dunkerque. Le président de région, Xavier Bertrand, est venu découvrir le projet au mois de janvier et la région s’est donc engagée à le soutenir. Avec tout cela, si les collectivités continuent à nous financer, durant huit à dix ans, c’est le temps que j’estime nécessaire pour achever le Jean Bart.  Une fois terminé, le navire, cependant, ne naviguera pas pour plusieurs raisons. La législation maritime pour le faire naviguer nous obligerait en effet à mettre un moteur et des cloisons étanches, ce qui est aberrant car nous ne voulons pas sacrifier l’authenticité à la modernité. Nous sommes effectivement dans une reconstitution historique fidèle. L’idée serait donc de creuser le bassin à proximité du chantier,  que le Jean Bart soit mis à l’eau dans ce bassin, et de le faire vivre ensuite par des visites, des spectacles… Une sorte de Puy du fou maritime, mais sans décor en carton-pâte. On essaiera toutefois de le faire participer ponctuellement aux grandes manifestations maritimes qui ont lieu régulièrement en France, comme à Rouen ou Brest. Pour cela, l’idée serait de le classer comme navire handicapé par sa manœuvre. Il serait ainsi autorisé à naviguer par remorquage jusque dans un autre port. Le Jean Bart pourrait ainsi être le clou du spectacle de ces événements qui réunissent habituellement  les plus beaux voiliers du monde.

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