Jean-Noël Robert : « Les guerres civiles conduisent à une autodestruction de la République romaine »

Jean-Noël Robert est latiniste et historien de la Rome antique. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le sujet comme Les Romaines et la mode ou Les plaisirs à Rome aux Editions Les Belles Lettres. Il vient de publier  L’Agonie d’une République. La violence à Rome au temps de César chez le même éditeur. Il revient pour nous sur la question de la violence dans les dernières années de la République romaine. 

Vivre l’Histoire : Contrairement à une idée répandue, vous montrez que Rome n’est en rien une cité à la société policée. Dire que le citoyen romain baigne toute sa vie dans une atmosphère de violence est-il excessif ?

L’Agonie d’une République. La violence à Rome au temps de César

Jean-Noël Robert : Absolument pas si l’on veut bien considérer que le mot violence n’a pas le même sens à Rome dans l’Antiquité et dans notre société aujourd’hui. Si nous donnons au mot le sens que nous lui connaissons de nos jours, la société romaine est en effet hyper violente. Les conditions de vie peuvent nous paraître impitoyables. Les exemples sont légion : pensez au grand nombre de sans-abri qui hantent les rues et les venelles sombres des quartiers populaires, sans-abri qui mendient, rackettent, volent et créent une insécurité permanente ; pensez au déséquilibre d’une société dont la majorité est formée de pauvres (à divers degrés) que Cicéron appelle « la lie crasseuse de la cité » ou encore «une populace de miséreux affamés » et vous comprenez que même les gens importants sont menacés à chaque instant et ne peuvent sortir de chez eux, à la fin de la République, qu’en entourés d’une escorte de gladiateurs musclés pour les protéger. Imagine-t-on qu’à un moment donné, Pompée, le consul unique (sorte de premier ministre) ait dû se terrer chez lui pendant plusieurs mois pour échapper à ceux qui voulaient le supprimer. Et ceci ne concerne pas que Rome. Je donne dans mon livre de nombreux exemples de bandits de grands chemins qui terrorisent des petites villes entières et pillent les campagnes. Mais dans l’Antiquité, la violence n’est pas là. Car ce que nous appellerions violence n’est en réalité qu’une norme sociale acceptée par tous dans une société qui n’a pas de police pour faire respecter l’ordre. La violence à Rome, c’est la transgression de l’ordre social tel qu’il a été établi, celui qui assure la liberté républicaine, c’est-à-dire le fait de n’avoir à obéir à aucun maître autre que la loi. Cette transgression a conduit aux guerres civiles qui marquent l’acmé de la violence, quand un fils est amené à tuer son père, un frère à massacrer ses frères.

Vous parlez dans votre livre d’auto-destruction de la République romaine. De quand date cette auto-destruction et comment s’amorce-t-elle ?

Ces guerres civiles qui sont religieusement sacrilèges conduisent effectivement à une autodestruction de la République romaine. Si l’on suit Cicéron et quelques autres, il est clair qu’elle trouve son origine dans la politique des frères Gracques qui furent tribuns de la plèbe, Tiberius en 133 avant notre ère et son frère dix ans plus tard. C’est en effet à ce moment-là que pour la première fois des membres de l’aristocratie romaine au pouvoir en viennent à s’opposer jusqu’à s’entre-tuer. En réalité, ce premier acte tragique qui amorce la fin de la République trouve son explication dans le développement qu’a connu Rome tout au long du IIe siècle avant notre ère, notamment à la suite de la deuxième guerre punique.

Quelle place eut la culture grecque dans l’évolution des moeurs politiques romaines ? 

Les frères Gracques
Les frères Gracques

Après la deuxième guerre punique, Rome devient la maîtresse de la Méditerranée (nous dirions aujourd’hui le gendarme du monde) en un temps record, une cinquantaine d’années. Il est bien évident que cette période va permettre à de nombreux philosophes et rhéteurs grecs de venir à Rome et d’y développer des idées qui sont nouvelles pour presque toute la population. Dans les grandes familles, des précepteurs grecs vont insuffler des idées aux futurs dirigeants de la République. Sans entrer ici dans le détail, il faut citer par exemple des philosophes aussi importants que Panétius de Rhodes, confident et ami de Scipion Émilien (le grand homme politique de son temps) ou encore Blossius de Cumes que Cornelia, la mère des frères Gracques, avait choisi pour enseigner ses fils. Tous deux étaient stoïciens mais avec des différences importantes puisque, à la différence du premier, le second prônait une théorie que nous qualifierions de « socialisante » et expliquait à ses disciples qu’il fallait par exemple redistribuer les terres au peuple qui en était le véritable propriétaire. Une théorie qui concordait peu avec l’importance de la propriété dans la pensée romaine. Et c’est précisément en s’appuyant sur cette vision des choses que Tiberius Gracchus, et son frère à sa suite, ont proposé des lois dites révolutionnaires qui ont mis le feu aux poudres. C’est de ce moment que date l’opposition rapidement devenue sanglante entre ce que l’on appelle communément les populares et les optimates, c’est-à-dire le peuple et les aristocrates. À ceci près toutefois qu’il n’existait pas de parti politique à Rome au sens où nous l’entendons et que les populares étaient menés par des aristocrates qui manipulaient le peuple pour servir leur cause (n’oublions pas que Tiberius Gracchus et Scipion Émilien appartenaient à la même famille !)

Les conquêtes militaires et la prétention à l’empire territorial ont-elles joué un rôle sur la chute de la République ?

G. B Tiepolo, « Le courtisan Ptolémée offre la tête de Pompée pour s’attirer les bonnes grâces de César »

Même si l’empire romain s’est constitué principalement à cette époque, sous la République, il est inexact de parler d’une prétention à une domination territoriale, ce qui renvoie pour nous à l’idée d’empire colonial. Ce n’est pas du tout ainsi que les choses se sont passées. Mais je n’ai pas ici la place de développer ce point. Je veux simplement dire que l’extension de la domination romaine hors de l’Italie à l’ensemble de la Méditerranée a forcément eu des conséquences qui ne comptent pas pour rien dans la chute de la République. Je noterai ici juste deux points : cette domination change considérablement la mentalité des Romains, d’un point de vue politique puisqu’il va devenir très difficile d’administrer un aussi vaste territoire avec des règles qui avaient été conçues pour gouverner l’Italie, et d’un point de vue social puisque cette extension territoriale a amené beaucoup d’hommes étrangers en Italie, lesquels n’ont bien entendu pas les mêmes façons de vivre ni de penser que les Romains. Et parmi ces hommes, de nombreux esclaves qui fréquentent au plus près la population et auront une influence décisive sur les mœurs. Déjà une question de migrants !

Quels blocages politiques amènent Rome à la guerre civile qui va ensanglanter la vie romaine au Ier siècle ? 

Il s’agit de blocages politiques qui reposent sur des différences idéologiques et sur l’acceptation (ou pas) de nouvelles manières d’envisager le pouvoir, à commencer par l’opposition des populares et des Optimates dont j’ai déjà parlé. Mais ce qui va changer considérablement la situation au Ier siècle avant notre ère, en raison même des guerres civiles, c’est le fait que le pouvoir civil va devenir un pouvoir militaire, et donc un véritable combat des chefs, entre Marius et Sylla, entre César et Pompée, entre Antoine et Octave. Chacun ayant sous ses ordres une armée qui lui est dévouée, et chacun mettant tout en œuvre pour éliminer l’adversaire, la situation dégénère en une guerre permanente qui ruine autant la société que l’économie. Les seuls moments d’accalmie furent finalement les dictatures de Sylla et de César (étant entendu que le terme de dictature n’a plus du tout le sens qu’il avait dans la constitution romaine, mais qu’il s’agit d’une sorte de pouvoir absolu).

Le franchissement du Rubicon par Jules César marque-t-il réellement une rupture ou n’est-il que l’aboutissement d’un long processus de violence politique ?

Jules César en buste par Jean Léon Gérôme

Jules César a franchi le Rubicon parce qu’il ne pouvait faire autrement à moins de disparaître de la vie politique. Il savait en effet qu’en franchissant ce petit fleuve, il entrait dans l’illégalité et provoquait une nouvelle guerre civile. Il s’agit donc bien d’une rupture, source d’une nouvelle violence politique, mais il ne s’agit que d’une nouvelle rupture après bien d’autres et en attendant les suivantes. C’est ce qui fait que personne n’est d’accord, dans l’Antiquité, pour dire que ce moment, ou bien l’assassinat de César, met un point final à la République. Ces heures tragiques s’inscrivent dans un long processus qui semble inéluctable à partir du moment où les chefs militaires veulent chacun asseoir leur pouvoir personnel.

Le principat mis en place par Auguste et la fin de la République qu’elle entérine ont-ils réellement permis la pacification de la vie politique romaine ou, celle-ci, n’est due qu’à la personnalité exceptionnelle du premier empereur ?

En réalité, un semblant d’institutions républicaines continue à exister jusqu’à ce qu’Octave élimine Antoine et accapare pour lui seul le pouvoir en faisant croire qu’il comptait restaurer la République. Ne nous y trompons pas, personne n’était dupe et l’on savait que ce pouvoir rétablissait une forme de monarchie, mais la société romaine avait changé, ceux qui étaient attachés à l’antique liberté étaient morts pour la plupart et tout le monde aspirait en réalité à la paix après tant d’années de guerre. Octave put donc devenir Auguste en janvier 27 et nul ne peut contester qu’il s’agissait bien d’un pouvoir personnel puisque toute opposition avait été muselée, l’empereur ayant pris soin de réunir sous son autorité les pouvoirs exécutif, législatif et tribunicien. Le nouveau maître de Rome décida d’envoyer les armées aux frontières pour les sécuriser, consacrant du même coup un vaste empire au sein duquel, la paix revenue, la prospérité allait pouvoir s’épanouir.

Mais la liberté avait vécu ; un nouveau maître dominait Rome. Depuis le milieu du siècle, Cicéron avait bien compris l’issue inéluctable des événements, lui qui écrivit à plusieurs reprises à son ami Atticus : « la République est morte ».

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