Le jeu des quatre rois

Dans L’été des quatre rois publié chez Plon, Camille Pascal réveille la révolution de 1830 du sommeil froid de l’histoire. Ce premier roman, prix de l’Académie française, offre à ces quelques jours tragiques de l’Histoire de France l’aspect d’une farce politique de laquelle nul ne sort indemne.

Charles X

La chaleur n’est pas l’alliée du pouvoir. On ne compte plus les périodes caniculaires qui furent les témoins de nombreuses journées insurrectionnelles dont la France a le record. La révolution de juillet 1830, elle aussi, débute sous la chaleur aride d’un été suffocant. Charles X choisit ces jours aux températures pesantes pour tenter un coup d’Etat institutionnel. Faisant fi des nouvelles libertés acquises, le souverain signe avec autorité des ordonnances préparées par son très conservateur ministre Polignac. Décidé à rétablir l’Ancien Régime, il souhaite révoquer le régime libéral de la presse, une liberté octroyée par son frère Louis XVIII avec la Charte de 1814. Toujours tumultueux, le peuple de Paris n’attendait que cette étincelle pour s’enflammer, renverser le trône et le drapeau blanc de la monarchie restaurée. Le parti libéral opposé au gouvernement s’anime conjointement pour mener l’insurrection pendant que le cabinet royal reste, quant à lui,  dans une étonnante atonie. Le roi, comme son frère quarante ans plus tôt, n’a pas conscience d’être sur un volcan et demeure passif face aux événements, coupé de la réalité. Comme le 14 juillet 1789, au cours duquel Louis XVI chassait dans les forêts versaillaises, Charles X s’adonne lui aussi à cette même passion royale quand l’émeute commence à faire couler le sang sur le pavé parisien ce 28 juillet 1830.

Lecture à l’hôtel de ville de la proclamation des députés (31 juillet 1830). Baron Gérard

Le roman brosse un florilège de portraits tous aussi cruels que réalistes qui composent la galerie d’acteurs de ces trois journées glorieuses. Avec une grande élégance de style, l’auteur y multiplie les formules assassines : « Or non, ces jolis ministres en habits cousus d’or et bas de soie pensaient certainement que l’on se prépare à un coup d’Etat comme pour aller danser le quadrille. » Si parfois on croirait l’auteur friser la caricature, le livre ne se dépare pourtant jamais d’une très grande rigueur historique. Certains de ces personnages semblent parfois même sortis de dessins de presse de Daumier. Habituellement, l’Histoire a trop tendance à policer les aspérités de ses acteurs. Or, ce roman tente de les rétablir. L’auteur, ancienne plume de Nicolas Sarkozy, sait probablement toutefois combien l’homme politique peut se rapprocher de sa caricature. Ainsi, on ne peut découvrir sans sourire, la description du pathétique duc d’Angoulême, celle de l’ambitieux arriviste Adolphe Thiers ou bien encore celle de l’ancien maréchal d’Empire, Marmont duc de Raguse, devenu alors avec ses « ragusades », le symbole même de la traîtrise. La liste est non exhaustive, tant le nombre d’acteurs de cette révolution se succèdent dans ce livre sur un rythme très soutenu. Personne n’échappe au fleuret aiguisé du romancier. Difficile d’éprouver de la sympathie pour la plupart d’entre eux tant  alternent chez eux  le pathétique, le cynisme voire le grotesque. D’aucuns pourront regretter l’absence du peuple pourtant acteur central des événements, comme gommé par le récit des intrigues de pouvoir. Le peuple n’apparaît, au final, que sous le jour sombre d’une masse ivre de violence et de destruction.

L’étude psychologique, toujours d’une grande véracité, est une des autres grandes qualités de ce roman.  On pense parfois au talent de biographe de Stefan Zweig dans certains de ces portraits qui retracent les états d’âmes de ces êtres confrontés à la violence de l’Histoire. Celui de la duchesse d’Angoulême, fille de Marie-Antoinette, est probablement le plus accompli. Emprisonnée en 1793 à la prison du Temple après avoir vécu toute la période révolutionnaire, elle revit dans cette nouvelle révolution  le traumatisme de ses jeunes années. Une réminiscence parfaitement retranscrite dans le roman. Charles X, roi du vieux monde, qui n’a jamais su quitter l’Ancien Régime, est lui aussi saisissant de vérité dans son incapacité à appréhender une époque en mutation. On ne peut gouverner éternellement contre son peuple et surtout contre son temps. Cette incapacité à le comprendre, ajoutée à cette volonté de ne pas faiblir face aux oppositions tel son frère guillotiné, l’amèneront sur le chemin de l’exil.

Dans le chaudron politique

Armand Carrel

Armand Carrel, journaliste libéral et acteur influent de la révolution écrira sur ces trois jours révolutionnaires : « Nous y étions, nous l’avons vu, nous tous qui en parlons, qui en discutons aujourd’hui ; mais soyons de bonne foi : nous n’y avons rien compris. » C’est pourtant la force incontestable de ce livre de réussir à nous donner les clés de compréhension du jeu politique complexe qui se joue lors de cette révolution. Est ainsi évident le jeu complexe des acteurs avançant leurs pions quand l’insurrection s’étend dans Paris. Lafayette, qui tient l’Hôtel de ville, reprend son costume de commandant de la Garde Nationale. L’ancien révolutionnaire se verrait bien devenir un George Washington français d’une nouvelle république. Chateaubriand est contraint par ses convictions de défendre un souverain qui l’exaspère et souhaite lui voir accepter quelques  concessions. Thiers, le provençal parvenu, se rêve quant à lui au sommet de l’Etat pour imposer son idée : conserver la monarchie mais avec un souverain acquis aux idées nouvelles en la personne du duc d’Orléans, fils de Philippe Egalité.

Rendre compte de ce jeu politique subtil autour du trône est  ainsi la qualité  dominante de ce livre. C’est toute la force de la littérature qui, lorsqu’elle se met au service de l’histoire, se révèle un magnifique outil d’éclairage du passé, ici sur un registre très vivant dans une mise en scène presque cinématographique. A cette fin, Camille Pascal s’appuie sur un nombre très dense de sources historiques des plus sérieuses. On est frappé à chaque page par son érudition et son sens du détail, preuve de la minutie du travail préparatoire effectué et de son exceptionnelle connaissance de la période. Dans le cadre historique qu’il pose, il ne manque aucun bouton de guêtres aux uniformes d’apparât. C’est aussi là que se trouve le sel des grands romans historiques. Incontestablement L’été des quatre rois entre dans cette catégorie qui sait rendre accessible l’Histoire sans la dénaturer.

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