Sylvie Dutot : « Pour susciter l’intérêt, il n’y a rien de mieux qu’une histoire incarnée »

Sylvie Dutot est rédactrice en chef de Histoire Magazine, une nouvelle revue généraliste d’Histoire qui fête son premier anniversaire. Son dernier numéro porte sur les Guerres de Vendée. Il est disponible en kiosques et via ce lien ici sur commande. Elle revient pour Vivre l’Histoire sur cette première année. 

Vivre l’Histoire : Vous avez créé Histoire Magazine il y a maintenant un an. Quel bilan tirez-vous de cette première année ?

Le dernier numéro de Histoire Magazine

Sylvie Dutot : Le bilan est très positif. Il y avait une place à prendre, une attente d’un magazine d’histoire différent. Le magazine a tout de suite été apprécié des historiens et des lecteurs, séduits par la formule novatrice et la qualité de l’ensemble. C’est pour nous une grande satisfaction. L’équipe s’étoffe de plus en plus de talents, et de belles plumes. Nous mettons en place à la rentrée plusieurs partenariats avec entre autres une grande radio nationale, un grand éditeur d’histoire, et aussi avec une plateforme en ligne de savoirs culturels. Beaucoup de beaux projets vont voir le jour.

Quelle est la spécificité de votre magazine par rapport à la nombreuse production de revues historiques qui remplissent les kiosques actuellement ?

Jean-Christian Petitfils

Lorsque nous avons créé le magazine, c’était dans l’idée de réaliser une revue que nous aimerions lire nous-mêmes et qui, curieusement, n’existait pas en dépit de « la nombreuse production de revues historiques » comme vous le faites remarquer. Histoire Magazine a adopté une formule originale, privilégiant l’interview des historiens, les meilleurs spécialistes des sujets abordés. Les articles également sont signés des plus éminents historiens. Des rubriques et chroniques variées comme « Les métiers de l’Histoire », « Histoire et gastronomie », « Images d’Histoire » et beaucoup de livres présentés. Qualité de nos auteurs : Jean-Christian Petitfils, Patrice Gueniffey, Yann Le Bohec signent des articles dans ce numéro en kiosques actuellement. Qualité de nos chroniqueurs : l’historienne et auteure à succès Clémentine Portier-Kaltenbach, la talentueuse  journaliste spécialiste de gastronomie Nathalie Helal, l’éditeur Guy Stavridès, etc.  Même si la presse historique compte plus de 70 titres, cela prouve que l’on peut encore innover !

Votre dernier numéro aborde le thème toujours brûlant des guerres de Vendée. Pour quelles raisons selon vous, cette guerre civile reste encore aujourd’hui un sujet aussi clivant ?

Vendéens en armes
Vendéens en armes

Je ne pense pas que le sujet des guerres de Vendée soit « clivant ». Il y a sur la question un large consensus, à l’exception peut-être d’une infime minorité d’irréductibles attachés à leurs convictions robespierristes. En revanche, il est vrai que le sujet a fait l’objet d’une telle « désinformation » que le public est resté dans l’ignorance de l’ampleur des événements, tout en pressentant malgré tout que ce qui s’était passé dans la région de la Vendée militaire entre 1793 et 1796 était d’une gravité sans pareille. Lorsque l’historien Reynald Secher a présenté sa thèse à la Sorbonne en 1985 « Vendée Vengée » qui fut encensée par le jury composé des plus éminents historiens spécialistes de la période révolutionnaire, cela a eu d’énormes répercussions à quelques mois des commémorations du bicentenaire de la Révolution et on n’a eu de cesse de « faire taire » le trouble-fête. Il l’a payé de sa carrière d’enseignant. De nombreux documents furent exhumés des archives, et encore ces dernières années, rendant plus compliqué de glisser sous le tapis le caractère génocidaire des tueries en masse de la population. Je pense que si des historiens rechignent encore à ne pas appeler un chat un chat c’est pour ne pas subir les foudres de certains confrères adorateurs de Robespierre, encore très influents. Sur les faits, tout est établi et prouvé. La discussion ne porte que sur la qualification des faits : génocide ou pas génocide. S’agissant d’un terme juridique, nous avons demandé à un expert en droit pénal international, conseiller auprès de l’ambassade de France pour ces questions de nous répondre sur ce point. Les éléments constitutifs du génocide sont réunis. La région porte encore les stigmates de ces massacres et reste profondément marquée par ce traumatisme. Une reconnaissance par l’Etat, refusée pour l’heure devra intervenir dans l’avenir.

Comment jugez-vous l’enseignement historique par l’Education nationale ? Pensez-vous que des revues comme la vôtre comblent un manque ?

Napoléon en 1814

Avant même de porter un jugement sur le contenu des programmes d’histoire, il me semble que le problème majeur est la diminution des heures d’enseignement consacrées à l’histoire, si j’en juge au regard de l’emploi du temps des collégiens. Un temps partagé avec la géographie, l’éducation civique, l’ASSR (éducation routière), et combien d’autres sujets qui trouvent à être traités dans ce créneau horaire.  Les enseignants ont beaucoup de mérite d’autant qu’il est de plus en plus difficile de capter l’attention des élèves qui baignent dans un flux d’images.  Je regrette qu’il ne soit pas fait davantage place aux grandes figures historiques. Pour susciter l’intérêt, il me semble qu’il n’y a rien de mieux qu’une histoire incarnée. Les grandes figures historiques sont quasiment absentes des programmes ou au mieux traitées de façon très rapide. De ce fait, un personnage tel que Napoléon est abordé en quelques lignes.  L’élève ne va en retenir qu’une impression qui risque d’être de surcroît négative. Je prends volontairement cet exemple qui me paraît représentatif. Napoléon sort en tête des mots clefs dans les moteurs de recherche sur le plan mondial, cela témoigne bien de l’attrait d’un très large public pour le personnage qui fascine, intrigue, interroge. Son étude un peu approfondie permet pourtant de saisir toute la réalité de cette époque clef de l’Histoire de France. Or sa présence dans le programme est quasiment anecdotique. Sans doute aussi ces grandes figures de l’Histoire incarnent-elles des valeurs dont nous nous éloignons de plus en plus. Quelle place pour la figure de ces héros du passé dans une société qui prône l’individualisme, la mondialisation au détriment de la nation. On a commémoré le centenaire de la Première guerre mondiale, et le 75e anniversaire du débarquement de Normandie, combien de figures héroïques se sont illustrées lors de ces épisodes tragiques de l’histoire. Il ne faudrait pas que les jeunes n’en retiennent que la souffrance intense des peuples et des hommes en faisant abstraction de tout ce qui animait ces hommes, le patriotisme, le dévouement à la nation, le sens de l’intérêt général.

Pour ce qui est de la deuxième partie de votre question, un magazine d’histoire n’a pas vocation à se substituer à un enseignement scolaire. Il peut donner envie d’approfondir les connaissances sur telle période de l’histoire, ou tel événement. Ce qui m’intéresse quel que soit le sujet abordé, est de comprendre au-delà des faits historiques, leur contexte, et les raisons qui les ont amenées. Bien souvent, les lecteurs, après avoir lu l’interview de l’historien, à qui on laisse toute latitude pour développer son analyse, achètent son ouvrage pour compléter les connaissances. Plus on découvre, plus on a soif de savoirs.

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