Le Bouquet de Tulipes au Petit Palais : on n’arrête pas la koonerie

Le Petit Palais

C’est donc le jardin du Petit Palais, joyau parisien construit pour l’Exposition universelle de 1900 et abritant le musée des Beaux-Arts, qui verra fleurir l’encombrant Bouquet de Tulipes de Jeff Koons, après trois ans de tergiversations. Censée représenter un hommage aux victimes du Bataclan, comme si les pauvres n’avaient pas déjà assez souffert, cette décomposition florale d’une laideur émétique devait curieusement prendre racine non pas à proximité de la fameuse salle de spectacles mais à l’autre bout de Paris, devant le Palais de Tokyo. Pendant des mois, les voix s’élevèrent pour protester contre ce crime architectural imposé sans aucune consultation préalable, qui eût constitué une véritable nuisance environnementale : imaginez onze gigantesques Chupa Choops pastel à moitié tordues, de dix mètres de haut et de trente-trois tonnes en bronze polychrome, qui dégringolent lamentablement d’une énorme paluche cireuse semblant surgir du sol du très chic 16e arrondissement, à deux pas du Trocadéro.

Des personnalités du monde de la culture signèrent une virulente tribune dans Libération pour s’opposer fermement à son installation qui « bouleverserait l’harmonie actuelle entre les colonnades du Musée d’art moderne et le Palais de Tokyo, et la perspective sur la tour Eiffel », mais aussi pour dénoncer l’opportunisme de Jeff Koons, « emblème d’un art industriel, spectaculaire et spéculatif » et s’émouvoir du coût de 3,5 millions d’euros prétendument financés par le mécénat privé mais qui impliquera néanmoins une contribution de l’État du fait des déductions fiscales. Le Quotidien de l’art réalisa un sondage pour recueillir le sentiment de ses abonnés. Le résultat fut sans appel : « à peine 1 % sont favorables à cette sculpture à l’emplacement souhaité par Jeff Koons. 1 % n’ont pas un avis tranché. Le reste, soit environ 98 %, manifeste clairement sa désapprobation. » Et vlan.

Jeff Koons, c’est « l’artiste » qui fait usiner d’immondes clébards multicolores en faux ballons de baudruches et qui vend ça comme des œuvres d’art à des milliardaires qui ne savent plus quoi foutre de leur pognon. Sculptures gonflables en forme d’animaux bavant le kitsch et le mauvais goût, personnages de cartoon aux allures de gadgets en plastoc pour adolescents attardés qu’on croirait rescapés d’un vide-grenier, nous immergent dans la quintessence du moche et du tape-à-l’œil jusqu’au traumatisme visuel. À croire que plus c’est hideux, plus ça cartonne. Et à grande échelle : « l’artiste » ne fait rien lui-même, se bornant à distribuer des directives comme un contremaître à la centaine de grouillots qui turbinent dans son atelier de Chelsea à une cadence de stakhanovistes.

Jeff Koons à Versailles

Il n’y eut guère qu’Anne Hidalgo pour s’ébahir, dans un élan d’obséquiosité qu’on soupçonnait téléguidé par des petits intérêts entre amis, du cadeau « symbolisant la générosité et le partage » de cet « immense artiste ». Excusez du peu. Face à la polémique croissante, la ministre de la Culture Françoise Nyssen fut obligée de reprendre le dossier en main, de se rendre place de Tokyo pour jauger la faisabilité du projet, et de recevoir « l’artiste ». Elle découvrit que le service de la voirie dépendant de la Mairie de Paris n’avait toujours pas réalisé les études techniques qui lui avaient été demandées, alors que le machin, de par son poids, eût nécessité de renforcer les fondations du site. Il fut décidé de trouver un autre emplacement à cet « hommage » patelin et intrusif, semant son autopromotion sur les décombres du malheur national. La manœuvre était habile, puisque impossible à refuser sous peine de provoquer un incident diplomatique avec les États-Unis. C’est ainsi que les jardins municipaux du Petit Palais se dévouèrent pour accueillir « l’œuvre ». On n’arrête pas la koonerie, aurait pu dire Jean Yanne.

Jeff Koons fut très peiné de ce désamour ; nul doute qu’il s’en remettra. « L’artiste » est tellement coté dans les milieux où il est de bon ton de s’ébaubir devant l’arnaque contemporaine qu’il va jusqu’à excorier la beauté des plus somptueux sites historiques ; ainsi, a-t-on même pu voir ses horribles bestioles envahir le château de Versailles le temps d’une exposition, intrusion très symptomatique d’une époque qui veut décidément néantiser l’identité, en opérant la transmutation des espaces, des lieux, des périodes, des êtres : les anachronismes résilient les époques, les sophismes guillotinent l’Histoire, les sous-cultures diluent la Culture, les espaces verts et le ludisme traîne-savates beatnikisent les villes tandis que les promoteurs bétonnent les campagnes.

Le plus anal de Paul McCarthy

Il n’est pas question de faire le procès de l’art contemporain qui a engendré son lot de vrais et grands artistes, mais de s’agacer de ses dérives actuelles s’adonnant à un puérilisme désespérant, où ce qui tient lieu d’œuvre n’est en réalité qu’une sorte de jouet disproportionné, envahissant, bordélique, écho simpliste à la nostalgie de l’enfance ou oriflamme d’hédonisme décomplexé, décalcomanie d’une époque où la réflexion se doit d’être basique, l’affect exacerbé et le plaisir ostentatoire. Pourquoi pas, si encore c’était beau et cantonné aux seules enceintes des musées. Mais ces « œuvres » prétendent trôner en bonne place dans l’espace public, au grand dam des riverains qui se seraient volontiers dispensés d’un tel privilège. Chacun garde en mémoire le volumineux Tree en forme de plug anal, de Paul McCarthy, explosé durant la Fiac 2014 place Vendôme jusqu’à ce qu’un acte de vandalisme parvienne à désenfler ce priapisme de fête foraine. Plus récemment, le gros Cœur de Paris rouge de Joana Vasconcelos, planté telle une sucette sur un grand bâton porte de Clignancourt, fut inaugurée le jour de la Saint-Valentin 2019, moyennant  650 000 euros sortis tout droit de la poche du contribuable, et extraits d’un budget total de 17,3 millions d’euros prévus pour financer les vingt-quatre fioritures du même acabit qui jalonneront le parcours de la ligne T3 du tramway cerclant la capitale. Parmi elles, From Paris With Love de Bruno Peinado, inauguré porte de Saint-Ouen en novembre 2018, constitué de poteaux longilignes aux tons roses, orangés, vert pomme ou bleu ciel, dont certains coiffés d’éoliennes « qui symbolisent la respiration et la vie », nous explique-t-on.

C’est en revanche le mécénat privé du Qatar qui a déboursé les 6,3 millions d’euros nécessaires à la rénovation des fontaines du rond-point des Champs-Élysées, desquelles gicle désormais une vulgarité clinquante et lumineuse, sertie de cristal Swarovski. Les monuments historiques parisiens, eux, attendront. Ne pas compter sur madame Hidalgo pour restaurer les splendeurs de notre patrimoine telle la fontaine des Innocents, bijou de la Renaissance dans un état de délabrement inadmissible. Mais qu’importe, du moment que Paris se mue en parc d’attractions ouvert jour et nuit, dont on ne sait plus s’il est de l’art ou du show con, ou un peu tout à la fois, échappé d’une vaste manufacture à rêves.

Éloïse LENESLEY

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