Les lions de Stonne (14-25 mai 1940)

Nous célébrons cette année les 80 ans de la Bataille de France. Cette « étrange défaite », si brutale et rapide, de l’Armée française en moins de six semaines stupéfia le monde. Elle nous renvoie aujourd’hui, entre autres, à des images de civils en fuite et de longues files de prisonniers français éreintés et hagards. Pourtant, malgré la défaite, les soldats français de 1940 n’avaient pas à rougir de leurs aînés de 1914.  Ils livrèrent, malgré les erreurs du commandement, des combats intenses et courageux, comme à Stonne, lors d’une bataille qui réussit un temps à stopper l’élan allemand entre le 14 et le 25 mai.

Le général Gudérian

Sous le soleil d’un printemps radieux, le 10 mai 1940, Hitler lance l’ordre d’attaque et l’application du plan jaune contre les forces franco-britanniques. L’offensive à l’ouest est engagée, quelques mois après l’écrasement de la Pologne. Les troupes de la Wehrmacht entrent aux Pays Bas et en Belgique et violent la neutralité de ces deux pays. En application du plan Dyle-Bréda, le meilleur des unités françaises traversent la frontière pour soutenir la Belgique et se porter au-devant de l’ennemi. Leur  but : protéger les ports belges et préserver ainsi les industries du nord de la France. Or, en effectuant ce mouvement, les alliés tombent dans le piège allemand. Dans les Ardennes, mal défendues car réputées impraticables, le général Guderian, à la tête de plusieurs divisions blindées, traverse la Meuse près de Sedan. C’est le début du coup de faucille, imaginé par le talentueux général Manstein, père du plan allemand. Les défenses au sud de Sedan sont rapidement écrasées.  Un vent de panique se propage alors dans les rangs français. Les chars allemands sont appuyés par l’aviation et ses fameux stukas. Alors que les chars s’apprêtent à se lancer à pleine vitesse dans les plaines du nord de la France, le commandement allemand ignore encore que ce sont deux des meilleures unités françaises qui ont pour mission  de les arrêter. Il s’agit de la 3e DIM (division d’infanterie motorisée) et de la 3e DCR (division cuirassée de réserve). La bataille de Stonne s’apprête à commencer.

Elle sera d’une intensité qui marquera tous ses belligérants. Comme le dira Guderian après-guerre : « Les combats de Stonne sont, par leur dureté, à comparer à ceux de la Grande Guerre autour de Verdun. Les Français avaient engagé là leurs meilleures divisions. » Son compatriote, le général Paul Wagner ajoutera lui : « Il y a trois batailles que je n’oublierai jamais : Stonne, Stalingrad et Monte Cassino. »  Pour ne pas perdre de temps dans sa guerre éclair, Guderian décide de diviser ses forces en deux groupes. Le premier continue l’offensive vers l’ouest en direction de la Manche afin de couper les alliés de leurs arrières, le second est chargé de protéger le flanc gauche de cette offensive et se porte sur le village de Stonne dont les hauteurs peuvent servir de points d’appui pour l’artillerie française. C’est une menace dont le général allemand doit se débarrasser au plus vite. Mais c’est sans compter les unités d’élite déployées sur le village. Guderian envoie les 1er  et 2ème  divisions panzer poursuivre l’offensive vers l’ouest et lance, pour neutraliser les Français au sud, la 10e division panzer ainsi que le régiment motorisé d’élite GrossDeutschland Ce sont alors près de 20 000 hommes et 280 chars qui montent à l’assaut de Stonne.

Le recul allemand

Char français

Les troupes françaises qui occupent le village sont dirigées par le général Bertin-Boussu. Ce dernier  organise rapidement la fortification de cette zone stratégique. Il a sous ses ordres la 3e DIM, unité d’élite de l’armée française composée de près de 16 000 hommes, et la 3e DCR qui compte près de 7000 hommes avec 130 chars, dont 70 chars B1-bis à la puissance redoutée des Allemands. A l’aube du 15 mai, les Allemands se lancent à l’assaut des hauteurs du bois de Mont-Dieu, à l’est du village. Stoppé net par un feu nourri, l’assaut est un échec cuisant. Les Allemands obtiennent un cessez le feu de trois heures pour récupérer leurs morts et leurs blessés. Après ce bref moment de répit, les soldats de la Wehrmacht reprennent l’offensive. C’est au prix d’un terrible combat qu’ils réussissent à prendre le village dont les rues sont jonchées de cadavres et de blessés. Alors que les Allemands pensent avoir réalisé le plus dur, entrent en scène, le 16 mai, les fameux chars B1 du capitaine Pierre Billotte. Ses chars mènent la contre-offensive, bien décidés à reprendre les positions françaises. L’officier racontera lui-même l’événement qui entre parmi les plus grands faits d’armes de cette funeste campagne : « Un obus perforant dans le canon de 47, je n’ai qu’à tirer, sans même avoir à pointer, sur le char de tête, un Panzer IV. Les chars qui sont derrière lui, et s’échelonnent dans une montée de deux cents mètres environ, sont très gênés par ceux qui les précèdent et qui me les masquent en partie. Par contre, mon char est beaucoup plus haut que les leurs et je peux les tirer de haut en bas. Canonnade intense : nous compterons 140 impacts dans la cuirasse de mon char B1-bis. Nous pourrons bénir l’alliage d’acier au chromemolybdène- cadmium. En une dizaine de minutes, les 13 chars de la colonne ennemie se taisent à tour de rôle… J’avance encore et me trouve nez à nez avec deux armes antichars que mon pilote exécute à dix pas avec le canon de 75. »

Dans les jours qui suivent le village change de mains plus de dix-sept fois. Le 17 mai, lors d’un des multiples assauts de la journée, un autre officier français, le lieutenant Doumeccq, entre dans la légende et gagne de la part des Allemands le sinistre surnom de « boucher de Stonne. » En effet, son char B1-bis se trouvant sous le tir de fusiliers allemands à l’entrée du village, il ose s’avancer vers la colonne ennemie située dans un bas-côté de la route pour la prendre en défilement. L’ennemi se trouve alors mitraillé et écrasé par les chenilles du Français qui entre ensuite dans le village. Horrifiés les autres défenseurs fuient face à l’avancée du blindé aux chenilles maculées de sang.

Char allemand

Le 23 mai, les Allemands mobilisent en renforts trois nouvelles divisions d’infanterie pour enfin mettre fin à toute résistance française qui a, quant à elle, reçu le renfort de troupes coloniales. Ce sont donc 57 000 Allemands qui se lancent à l’assaut de 37 000 Français dans un assaut effroyable. Des tirailleurs sénégalais se retrouvent contraints de charger à la baïonnette et au coupe-coupe.  On se bat pour chaque mètre de terrain. Quand le soleil se couche, les Français tiennent encore le village, mais le 6e régiment d’infanterie coloniale a la moitié de ses effectifs hors de combat. Côté allemand, sur les 1 000 hommes du 1er bataillon du 64e régiment d’infanterie, seuls restent 48 soldats valides !

Malheureusement, les Français victorieux sur le terrain reçoivent l’ordre de décrocher car le reste du front s’écroule. En effet, les divisions de Guderian ont atteint la Manche et encerclé les Franco-britanniques à Dunkerque. Les lions français de Stonne sont contraints de quitter le village mais restent invaincus. Selon l’historien allemand Karl-Heinz Frieser : « Les soldats de la Wehrmacht ont toujours comparé l’enfer de Stonne en 1940 à l’enfer de Verdun en 1916 ». Une bataille qui coûta très cher aux Allemands : près de 27 000 tués et blessés pour seulement 7000 soldats français hors de combat. Le premier coup d’arrêt de la Wehrmacht eut lieu non pas à Moscou ou à El Alamein mais à Stonne, dans un simple petit village ardennais.

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