Nos statues contre les vandales

Au-delà de la juste émotion face à la mort de George Floyd, le mouvement Black Live Matter a enclenché un vaste mouvement iconoclaste de déboulonnage de statues dont les effets se propagent des Etats-Unis à notre vielle Europe.

Ces actions qui s’attaquent aux statues de nombreuses villes d’Occident ne se font pas au nom de l’histoire comme certains commentateurs bienveillants voudraient nous le faire croire. L’étude historique ne se fait pas à coups de marteau ou de jets de peinture. Et des foules hystériques et souvent violentes n’ont pas à décider de ce qu’une ville ou un pays décident d’honorer. Ces multiples déboulonnages ou dégradations de statues qui s’étendent un peu partout sont les symboles de la dérive aux accents totalitaires de mouvements communautaires ou décoloniaux dont le but est d’imposer leur propre lecture du monde à une société déjà fragmentée. Cette vague iconoclaste est guidée par un absolutisme progressiste qui écrase la contradiction et se parent des atours désarmants du bien et de la lutte antiraciste. S’il ne s’agit évidemment pas de condamner cette cause noble, il est urgent de combattre avec la plus grande vigueur ceux qui, au nom de celle-ci, sont prêts à mettre à bas des œuvres historiques et artistiques dont ils font les victimes expiatoires de leurs positions victimaires. L’histoire le montre tragiquement : mener une lutte au nom du bien amène invariablement au manichéisme le plus outrancier et à une polarisation radicale du débat. Un manichéisme qui disloque la nation au nom de ces identités multiples et qui fissure la mémoire collective que ces œuvres ont pour but de perpétuer.

Ce mouvement est aussi le symbole d’une grande confusion d’esprit, rendue possible par l’écroulement du niveau culturel au sein de nos sociétés, dans lesquelles les jeunes sortent souvent de leur scolarité ignorants de l’histoire et de sa chronologie. Ce manichéisme et la perte de nuance naissent sur le terreau puant de l’inculture. Oui, les hommes et femmes que l’on célèbre sur nos places et dans nos rues, sont les enfants de leur époque. Il est contraire à la raison et au bon sens de les juger avec les codes moraux qui sont les nôtres aujourd’hui. Avec eux, c’est leur temps que l’on rejette car ils ne sont que les figures de proue des siècles qui précédent notre époque. Ils font partie de la succession de générations qui, malgré leurs défauts, ont façonné le monde et le pays que nous connaissons actuellement. Il ne s’agit pas de s’astreindre de toutes critiques à leur encontre, mais seulement de comprendre que ce qui nous est parfois odieux aujourd’hui, était parfois la norme du temps. Ces strates chronologiques ont eu leurs propres valeurs, leurs propres notions du bien du mal. Ne pas l’accepter est la marque d’un nihilisme obscurantiste pour qui la table rase est l’idéal à atteindre.

Ces procès expéditifs qui s’étendent maintenant bien au-delà de quelques figures d’esclavagistes, en viennent maintenant à l’ensemble des grandes figures historiques. On passe au tamis la vie de chacun afin d’y trouver le cadavre caché au fond du placard. On voit ainsi aux Etats-Unis des manifestants vouloir renommer la ville de Saint-Louis coupable, selon eux, d’être parti en croisade et de son intolérance envers les Juifs. On a même vu, l’inénarrable journaliste Jean-Michel Apathie s’ajoutait au chœur des vertueuses indignations et se transformer en Fouqier-Tinville 2.0. Sur Twitter, ce sinistre procureur se lance chaque jour sur une nouvelle proie : Napoléon III, le général Bugeaud ou Colbert… Ses diatribes sont allées jusqu’à reprocher à ce dernier, en plus du Code noir, d’avoir selon lui « volé les caisses de l’Etat ». Une connaissance de ces siècles lui aurait pourtant appris que c’était une pratique normale du pouvoir qui fit la fortune d’autres ministres illustres comme Richelieu ou Mazarin. Jusqu’où poser la limite si on en vient à ce niveau de mesquinerie et d’approximations historiques ?

Imparfaits comme nous le sommes tous, les grands personnages historiques sont rares à n’avoir rien à se reprocher. Et si l’on commence à abattre Colbert pour avoir tenté de réglementer l’esclavage avec le Code noir, pourquoi ne pas jeter de son cheval, son souverain sur ordres de qui il agissait, le Louis XIV de bronze qui trône devant le Château de Versailles ? Comment ne pas voir que le jour où l’on déboulonnera la première statue de nos villes, on ouvrira la boite de Pandore d’un révisionnisme que l’on aura bien du mal à arrêter ensuite ? Quelle figure historique pourrait sortir épargnées de tels accusateurs. Georges Danton ? Il a encouragé les massacres de Septembre. Jules Ferry ? Il encouragea la colonisation et évoqua une inégalité des races. Le cardianal de Richelieu ? Il affama des protestants dans La Rochelle… La liste est interminable et il ne restera après une telle épuration bien peu à honorer. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose » écrivait Francis Bacon. On ne soude pas les hommes entre eux par la calomnie et ce fameux « vivre ensemble » défendu par beaucoup de nos dirigeants politiques n’a absolument rien à y gagner, bien au contraire. L’esprit de revanche est peu compatible avec une société pacifiée. On ne bâtit pas pour l’avenir sans comprendre le passé et sans une histoire partagée. Pour cela, gardons droites ces statues, cariatides sur lesquels reposent une partie de l’esprit de la nation.

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