Le mystère des disparus de l’expédition Franklin

En ce jour de mai 1845, deux frégates, le HMS Erebus et le HMS Terror, quittent le port anglais de Woolwich. Les 134 hommes de l’expédition regardent probablement les quais qui s’éloignent avec émotion. Leur voyage doit durer au moins deux ans, avant un retour prévu, en cas de succès, pour l’année 1847. Sur eux se portent les espoirs de l’amirauté britannique. Celle-ci souhaite découvrir enfin le fameux passage du nord-ouest à travers l’arctique canadien via la baie de Baffin et afin de rejoindre la mer de Beaufort.

John Franklin

L’empire de la reine Victoria, au fait de sa puissance, compte sur ce nouveau chemin pour ouvrir une voie de commerce entre l’Atlantique et le Pacifique. La Grande Bretagne surclasserait ainsi les marines russe et américaine qui cherchent alors elles aussi ce chemin jusque-là inaccessible. Le commandement de l’expédition et du HMS Erebus a été confié à Sir John Franklin, héros national et vétéran de la bataille de Trafalgar, qui  a mené deux expéditions dans les régions arctiques vingt ans auparavant. Il a cartographié une grande partie des terres connues dans cette partie du grand nord. Son second, qui commande le HMS Terror est Francis Crozier, autre homme d’expérience qui connait bien la région. Ils sont donc chargés de cartographier ce passage sur laquelle Londres compte pour conserver sa primauté sur le commerce mondial et accroître encore un peu plus le prestige de sa marine. Franklin n’est pas le premier à tenter l’exploit : John Cabot ou Henry Hudson ont déjà échoué dans l’aventure.

Pour réussir, rien n’a été laissé au hasard. Les deux navires militaires déjà robustes ont vu leurs coques être renforcées par du fer, et leur machinerie à vapeur compte parmi les plus modernes du temps et leurs hélices peuvent être relevées afin de résister aux glaces. Eau chaude, chauffage, vaisselle en porcelaine pour les officiers, 1200 livres dans la bibliothèque… Le confort est exceptionnel pour un navire de cette époque. Les hommes ont été triés sur le volet et les cales des navires ont été remplies afin de tenir près de deux années sans ravitaillement.

Après deux mois de navigation, le 26 juillet, les deux navires croisent avec joie un baleinier britannique peu de temps après leur passage dans le cercle arctique au large de la côte ouest du Groenland. Les équipages échangent quelques mots, heureux de cet événement qui rompt la monotonie de la navigation en mer. L’Erebus et le Terror reprennent leur route ensuite vers leur funeste destin. Les voiles s’éloignent à l’horizon. Les navires qui devaient hiverner dans les glaces, devaient pouvoir reprendre ensuite leur route une fois les beaux jours revenus. Plus personne ne reverra pourtant ensuite les membres de l’expédition vivants.

Adaptation télé du roman de Dan Simmons

L’expédition perdue

Après deux ans sans nouvelles, l’inquiétude monte à Londres. La femme de Franklin, Lady Jane, mobilise les énergies afin d’accélérer l’envoi de navires de secours. Malgré de nombreuses missions de sauvetage, cette disparition restera longtemps un des plus grands mystères de l’histoire maritime. Les détails de beaucoup d’expéditions polaires à la fin tragique ont pu être reconstitués grâce à des témoignages écrits retrouvés. Pour l’expédition Franklin, aucun témoignage écrit ne sera jamais découvert, raison principale du mystère qui entoure le sort de ces deux navires.

Le dernier homme de l’expédition Franklin par Kristina Gehrmann

Les tentatives de secours vont ainsi se succéder jusqu’à ce qu’une d’entre elles découvre un premier élément de réponse. C’est en 1859 qu’un navire de secours découvre à l’intérieur d’un cairn, un monticule de pierres servant de point de repère, un message de l’équipage qui évoque le décès de Franklin le 11 juin 1847 puis l’abandon des deux navires pris dans les glaces le 22 avril 1848. Le message annonce que les 105 marins encore vivants prennent la direction du sud sous le commandement du second de Franklin, le capitaine Françis Crozier.

On retrouvera en effet le long de la côte quelques traces de leur passage sur cette île isolée et désertique. Des Inuits évoquent aussi avoir aperçu une quarantaine d’hommes blancs aux corps décharnés dans la zone des recherches. Certains évoquent aussi la découverte des cadavres de marins autour d’une embarcation et équipée d’une tente dans une baie au cœur de la péninsule Adelaïde, séparée de la côte sud du Roi-Guillaume. Les expéditions vont se succéder sans réussir à retrouver la trace des navires, ni de survivants ou de corps.

Plus d’un siècle plus tard, l’enquête sur cette disparition va prendre un nouvel élan. En 1984, après la découverte d’une tombe dans la terre gelée, un anthropologue canadien autopsie trois corps enterrés de marins de l’expédition. Ils auraient été parmi les premières victimes entre 1845 ou 1846, au tout début du voyage. Le scientifique découvre que ces hommes ont probablement été atteints par le saturnisme, transmis par les aliments pollués contenus dans les boîtes de conserve chargées en nombre sur les navires. D’autres ossements découverts plus tard laisseraient aussi penser que certains hommes de l’équipage se seraient livrés au cannibalisme afin de survivre.

La note détaillant la tragédie de l’expédition Franklin, trouvée par McClintock en mai 1859 dans un cairn sur l’île du Roi-Guillaume.

Dix ans plus tard, en 2014, après plus de 150 ans de mystère, une équipe canadienne réussit à retrouver l’épave de l’Erebus au sud de l’île du Roi Guillaume. Elle repose dans le détroit de Victoria à plus de cent kilomètres de la position autour de laquelle les recherches étaient jusqu’alors concentrées. Les chercheurs canadiens ont repris les dires des Inuits certains d’avoir repéré le navire près d’une position bien plus méridionale. Le mystère de la disparition s’épaissit toutefois, car l’emplacement des navires laisse donc supposer que des marins auraient donc fait demi-tour dans leur périple vers le sud puis auraient réussi à reprendre le contrôle de l’Erebus. Ils auraient donc réussi à poursuivre leur navigation avant de sombrer.

Deux ans plus tard, c’est le Terror qui est découvert non loin par 26 mètres de fond. Ce dernier est incroyablement bien conservé au fond de ses profondeurs polaires alors que l’Erebus est abîmé par le temps et les conditions extrêmes. Les membres de l’expédition canadienne espèrent même pouvoir remettre à flots les deux navires afin d’en percer tous les secrets. De multiples objets ont déjà été remontés.  Tous les espoirs se reposent donc sur les recherches actuelles afin de trouver au sein de ces coques la réponse à un des plus grands mystères de l’histoire maritime. Un mystère qui aura enflammé les imaginations et la culture populaire.  En témoignent l’adaptation récente et remarquablement réussi du roman Terror de Dan Simmons en série télé ainsi qu’un livre remarquable, L’Erebus, vie, mort et résurrection d’un navire aux éditions Paulsen, de Mickael Palin, un ancien membre des Monty Python passionné par l’expédition disparue. L’élucidation de ce mystère séculaire éteindra-t-il l’intérêt populaire pour cette histoire ? Rien n’est moins sûr.

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