La Révolution : échecs en série

C’était un calvaire. J’ai dû regarder La Révolution, la nouvelle série Netflix made in France. C’était un calvaire et il n’y pas de raison que je sois le seul à souffrir. Vous êtes prêts ?

Avant tout, brossons le pitch à gros traits (lui, n’en souffrira pas) : Joseph Guillotin (dont le bois de justice s’attribue injustement le nom), médecin à Montargis en 1787, découvre l’existence d’une épidémie par laquelle un bacille bleu s’attaque aux globules rouges. Les contaminés, désormais pourvus d’un sang turquoise, se métamorphosent en zombies. En réalité, la maladie est délibérément inoculée à la noblesse française par Louis XVI afin de la rendre immortelle et d’assurer ainsi ses privilèges pour l’éternité. Dès lors, comtes et ducs sillonnent la campagne en quête de la chair fraîche du peuple. Fort heureusement, l’entreprise sera contrée par un mouvement souterrain autoproclamé « la Fraternité » — sans doute inspiré par le rôle éminent que joua la franc-maçonnerie dans la désagrégation du royaume de France.

« Je suis masqué, j’avance au ralenti : je suis mystérieux. »

Voilà donc une histoire de pandémie lâchée au beau milieu de 2020. On ne peut que saluer le timing. Bien qu’Aurélien Molas, le créateur de la série, ait dû dénicher l’expression au dos d’un manuel d’Histoire de 4e (le « sang bleu » fait référence aux nobles lignées), il faut avouer que son idée est plutôt séduisante. Une relecture de la Révolution à l’aune du fantastique ? Cela pouvait sembler prometteur. Le projet ne vous dit rien ? Grand bien vous fasse, mais celui qui en veut à la fiction est un fou. On peut tout pardonner à la fiction. Les élucubrations steampunk trouveront toujours en moi un spectateur attentif, même lors de tentatives audacieuses mais décevantes telles que le Pacte des Loups ou Vidocq en 2001 (à ce titre, je vous renvoie au formidable épisode de Chroma par Karim Debbache sur Vidocq).


Dans La Révolution, malgré la fiction qui, au fur et à mesure des épisodes perd en crédibilité, on se noie dans une trame qui ne nous emporte pas, on s’étrangle dans un fil narratif émaillé d’incohérences et auquel viennent s’adjoindre des couches secondaires où les personnages, laborieusement incarnés, nous empêchent de pénétrer. Et c’est la catastrophe. Mais si la critique est aisée, il est plus compliqué de cerner les raisons qui ont mené à un tel plantage. Le calvaire ne fait que commencer.

Je ne dévoilerai pas les soubresauts du scénario. Je vous laisserai découvrir dans la douleur ces huit épisodes lancinants, d’environ cinquante minutes chacun. Sachez toutefois que ceux-ci, sans doute par souci d’adaptation à la mode du XVIIe, avancent à gros sabots. Le conflit entre les méchants nobles et le gentil peuple épuise d’emblée. Même si certains protagonistes passent d’un camp à l’autre, on est bouche bée devant tant de manichéisme. Et dès la fin du premier opus, on ne compte plus les ficelles qui traversent l’écran pour rejoindre une scène se trouvant désespérément identique à celle que l’on imaginait.

Un méchant noble se délecte de l’anarchie.

L’un des plus gros problèmes de La Révolution réside dans ses dialogues tous droits sortis d’une classe de ZEP. Je cite : « Les nobles ne sont que 1% et pourtant ils détiennent 99% des richesses », «  Pourquoi pas abolir nos privilèges tant qu’on y est ? » ou encore « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », slogan que je n’avais pas entendu depuis Nuit Debout, place de République. On peut aussi entendre ceci de la part d’un membre de la noblesse : « La chose politique est avant tout une affaire d’homme ». Quand on sait l’importance que tinrent les salons féminins dans la construction de l’idéal révolutionnaire, on rigole doucement. La palme est attribuée à « Il faut alerter la presse ! ». Quelle presse ? Celle qui ne sera libérée de la censure qu’en 1789, soit deux ans plus tard ? Seules quelques bribes de dialogues, dispersées à travers les épisodes, paraissent bien senties. Dommage. La Révolution française est pourtant l’occasion de se livrer à des analyses profondes, subtiles et passionnantes sur le substrat de la société française. Par ailleurs, rien qu’à évoquer le fait que le projet funeste de l’épidémie ait germé dans l’esprit de Louis XVI, on pouffe de rire. Parle-t-on du même géant malhabile qui rechignait à hausser la voix sur sa femme, refusait de faire tirer sur son peuple et s’enfermait des heures dans son atelier pour bricoler des serrures ? Une fiction, afin d’être crédible, doit savamment s’appuyer sur les failles de réalité. Dans La Révolution, ce travail n’est pas fait. Au lieu de se servir des zones d’ombres de l’histoire, on veut la glisser tout entière dans l’obscurité.

Mozart l’Opéra Rock vous est proposé par Jacques Dessange.


Tout réalisateur devrait savoir que le diable se cache dans les détails. Aussi est-on stupéfait, à chaque épisode, de voir les Français nager joyeusement dans la fange, tous boitillant, les visages charbonnés comme à la sortie du Mud Day. Tout se passe comme si la France n’était qu’une sorte de décharge à ciel ouvert. Les murs sont couverts de suie, les chaumières dépenaillées, coincées entre un ciel fuligineux et des murailles sombres, laissent échapper des crachats de cendre. La figuration est improbable. Ici un cul-de-jatte qui pousse une brouette vide, là un enfant rognant un trognon. La France de cette époque est certes en crise, mais elle demeure le phare de l’Europe, pétrie d’art, de lettres, de sciences.

Est-ce ce préjugé qui a guidé l’étalonnage ? Car la photographie est proprement infernale. Pourtant les brocards, les soies, les nankins du XVIIe siècle ont tout pour être sublimés, même si l’on conçoit que l’ambition de la série n’aille pas jusqu’à la lumière de Barry Lyndon. Vous verrez pourtant que la série utilise la Sarabande de Haendel que Kubrick avait associé à Barry Lindon, ce qui, même s’il s’agissait d’un hommage, demeure terriblement présomptueux. En réalité, la désaturation, de manière superficielle, ambitionne de ternir l’époque afin de la plonger dans un jus de mystère. Les nuits américaines appuient sur la rétine ce qui empêchent les matte painting de prouver leur valeur — et l’on sait le nombre de brillants studios dont la France dispose. On s’asphyxie dans la fumée qui enveloppe les décors. Les courtes focales dérangent par leur présence. En réalité, la référence aux jeux vidéo semble rapidement évidente. A ce titre, il serait intéressant d’analyser combien, après des années à influencer les jeux vidéo, les films et séries en subissent désormais l’imagerie. Malheureusement, dans une série comme dans un long-métrage, l’attente visuelle est sensiblement différente.

Cocktails molotov et dichotomies des couleurs : l’esthétique des jeux vidéo envahit jusqu’aux images promotionnelles.


La mise en scène ne vous épargnera pas davantage. En y réfléchissant, La Révolution semble toute entière tournée à la manière d’une cinématique : échanges tartinés au néon de Bangkok dont les bleus luttent outrageusement avec les oranges parmi des flairs en veux-tu en voilà. Le développement de l’image, empreint de jeu vidéo, qu’il soit inconscient ou pas, rend le tout malhabile. Les prises de vue témoignent au mieux de la fantaisie formelle, au pire de la dyslexie visuelle. Les slow-motion ne sont jamais à la bonne place. Certaines séquences, dont la mise en scène est immature jusqu’au risible, bascule dans le ridicule.


A côté de cela, on sent remonter un fond très français d’intrigue bédéesque. L’influence de Tim Burton est tout aussi manifeste, celle de Sleepy Hollow notamment (les décapitations dans les cimetières, l’arbre aux morts…) — sans doute un peu trop car, derrière certains personnages, on distingue les silhouettes de Johnny Depp et Helena Bonham Carter. On voit également percer Underwold, remonter des fragments du renouveau païen du genre horrifique — de Hideo Nakata à Ari Aster. On écoute aussi l’écho des grandes œuvres fantastiques fin de siècle ; on s’attache toujours à ces histoires de forces démoniaques ramenées par bateau depuis les confins qui nous rappellent Dracula ou Le Horla.


Hélas, tout cela retombe comme un soufflet à la vue des titres, lesquels ne sont pas travaillés, du moins pas assez pour s’accorder à l’esthétique dont se réclame l’image. Adieu soutanes, rochets, camails ; les prêtres sont froqués comme des franciscains du XIIIe siècle, leur barbe hirsute accordée au ton de leur bure. L’incongruité de la direction des zombies — où l’on réalise dans la gêne que n’est pas Kingdom n’est qui veut, les costumes loués chez Jour de Fête, tout se mêle dans ce qui ressemble à un clip de Laurent Boutonnat où les femmes ne s’embarrassent pas d’être en amazone pour galoper. De même, les décalques de scènes contemporaines sur l’époque pré-révolutionnaires paraissent assez saugrenues. Ainsi trouve-t-on un succédané d’interrogatoire au cours duquel le suspect, assis face à une table, se fait jeter sous les yeux les portraits de supposés complices. Faites entrer la série B.

Cerise sur la gâteau : la voix-off verbeuse d’une enfant qui vous susurre de grandes tirades sur des concepts métaphysiques éculés, Mi-Jean-Claude Van Damme, Mi-Gossip Girl.
Malgré tout ce carnage, il faut reconnaître la présence, ici et là, de très courtes et très bonnes séquences. Certains enchaînements témoignent d’une réelle volonté de bousculer les codes et de magnifier le genre. On tombe sur de beaux clair-obscurs, presque romantiques. Et une poignée de repérages portent leur fruit à l’écran.

Paranormal nobility.

Toute cette médiocrité rejaillit assez logiquement dans la distribution. A commencer par la protagoniste. Vous trouverez donc une aristocrate rebelle affublée d’un style d’heroic-fantasy. Sa mèche grise, tranchant ses coiffures de Miss Poitou-Charente, et sa garde robe approximative y sont sûrement pour quelque chose. Joseph Guillotin, quant à lui, est désormais un bellâtre à la peau bronzée, à la chemise négligemment ouverte sur un poitrail imberbe fleurant les hormones adolescentes. On croise également un rappeur psalmodiant des prières vaudou, des caresses maladroitement érotiques, une cour des miracles emmenée par une cheffe Mi-Zaz Mi-Prédator dont les dreadlocks n’ont qu’égal que le masque, des médecins de la peste (oui)  Louis XVI derrière une voix de vieillard au moment où il devrait avoir 33 ans, Julian Casablancas en grand méchant (assez talentueux du reste) qui, en même temps qu’il se transforme en zombie, s’effémine en ressentant le besoin de s’entourer de mignons.


Le jeu, abominable de manière générale, n’aide donc en rien les dialogues déjà très médiocres. Seuls certains personnages, à l’instar de l’enfant muette, bien que caricaturaux comme dans les romans d’Alexandre Dumas, conservent un certain éclat et animent la composition. Ceux-là sont précisément ceux qui jouent le mieux, ce qui ne gâche rien.

Zaz défend sa Zad.


Tout au long de la saison, il pleut des incohérences. Comme cette fillette qui communique en langage des signes à une époque où L’abbé de l’Epée, à Paris, commence à peine à lui apporter un début de reconnaissance. Comme les carrières, refuge pour la résistance, ce qui aurait pu être bien senti, n’était le fait que durant la Révolution s’y cachait plutôt… la noblesse persécutée (elle y fomentait ses contre-attaques désespérées envers le pouvoir révolutionnaire). Mais peu importe les anachronismes et les maladresses historiques en regard de ce qui vient s’y ajouter.

La musique saccage tout ce qui aurait pu rester debout. Omniprésente, elle se répand sur chaque scène en de lourdes et pénibles plages se synthé. Acteurs, décors, lumières, ambiances, tout s’y empêtre. Une vraie marée noire à base de chœurs, d’orgues, de clavecin et de violons remixés. La véritable horreur est là. Et vous n’y échappera pas.

Prêt à poser un slam pour tous les srabs de Montargis.


Voilà les principales raisons de l’échec de cette série. On pourrait argumenter des heures afin d’en trouver d’autres. Pourquoi ? Car l’histoire de France nous tient à cœur. Tout le monde, j’imagine, était heureux de voir un showrunner français s’attaquer à la Révolution. Aussi malgré un mauvais résultat, il faut saluer la tentative française (Netflix mis à part, bien entendu) de faire quelque chose de l’histoire de France. Cela, en même temps qu’effrayer, doit donner de l’espoir dans les productions à venir.


La Révolution avait pour elle un beau projet, brisé par une image trop souvent noyée sous les artifices. Trop de musique, trop d’effets de style, trop de verbes, trop de contre-jours, trop de flashbacks — résultat écœurant d’esprits gavés d’Assasin’s Creed. Cet océan s’émaille néanmoins de quelques plans remarquables. Mais lorsque l’on croit à une éclaircie, une négligence scénaristique ou un faux-pas de mise en scène détruit tout. L’ensemble donne l’impression d’un chaos qui se traîne d’épisode en épisode et à la fin desquels les ciffhangers ne fonctionnent pas, ou alors péniblement aidés par les sermons de Gossip Girl Van Damme.


A vouloir tout changer, La Révolution ne révolutionne rien. La série souffre par son trop plein de références. Tout veut s’y exprimer et finit dans la confusion la plus totale. C’est un gigantesque ramas de fausses bonnes idées, un fourre-tout d’influences, un syncrétisme mal senti, un monstre de Frankenstein bricolé à la va-vite qui se lève, chancelle quelques pas avant de s’écrouler. Vu le budget englouti dans cette première saison, sa réception par le public et la critique, gageons que la série ne sera pas renouvelée.


Pour ma part, je m’en vais retrouver le casting écrasant du monumental diptyque de Robert Enrico et Richard T. Heffron réalisé à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française : Les Années Lumières et Les Années Terribles. La fiction y a peu de place, mais l’histoire la prend toute. Il n’y a pas de zombies mais les morts vous regardent droit dans les yeux.

 

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