2020 la « pire année » de l’humanité ou le narcissisme historique contemporain

Avec la nouvelle année viennent immanquablement les meilleurs vœux que l’on s’échange, éventuellement les bonnes résolutions que l’on prend, ainsi que le bilan de l’année écoulée. La période donne lieu à une réflexion sur le temps qui, tant sur le plan personnel que collectif, permet de considérer simultanément le passé immédiat et l’avenir proche, de se projeter tout en se remémorant. L’exercice revêt pour 2020 une dimension singulière tant cette année se distingue par la succession d’événements tragiques qui l’ont marquée – au premier rang desquels la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19. A ce titre 2020 nous renseigne sur le rapport de nos sociétés à elles-mêmes, à leur époque, au temps et, in fine, à l’histoire.

Le constat est unanime, des tablées familiales aux plateaux de télévision : l’année 2020 a été mauvaise. Dramatique, catastrophique. La pandémie mondiale, par sa gravité réelle ou anticipée, par les mesures de protection qu’elle a requises des gouvernements et les effets de celles-ci sur la qualité de vie de chacun, a confronté les sociétés occidentales à la menace de l’hécatombe, au spectre oublié de la mort soudaine, aléatoire et incontrôlable. Elle a ouvert une période de libertés restreintes et de fragilité voire de ruine économique qu’une grande majorité d’individus n’avait jamais connue. L’année fut par ailleurs ponctuée, en France, par les attentats (Villejuif, Romans-sur-Isère, Nice, l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty), les morts de soldats tombés au front de l’opération Barkhane ou l’incendie de la cathédrale de Nantes. A l’étranger, les incendies en Australie ou l’explosion de Beyrouth valent à 2020 sa réputation d’année noire.

Si l’on ne peut nier la gravité des événements de 2020 et le caractère exceptionnel de la crise sanitaire en cours, le discours social, médiatique surtout, tiré de l’expérience de ces événements s’avère, à l’heure du changement d’année, souvent excessif et sensationnaliste. Faut-il croire, avec le Time magazine par exemple, que 2020 est « la pire année » de l’histoire ? Le récit que font nos sociétés médiatiques de l’année écoulée est-il raisonnable ? Que penser de cette difficulté à penser avec recul et justesse la singularité de 2020 au regard de l’histoire ?

Une du magazine américain Time

A l’instar du traitement médiatique réservé à la pandémie, le récit rétrospectif de l’année est marqué par l’exagération et la précipitation. A peine terminée, l’année 2020 était déjà l’objet de qualifications douteuses. La situation, pourtant déjà sombre, s’est trouvée des mois durant encore assombrie par un flot incessant de commentaires et de prophéties sur les événements en cours, comme s’il fallait leur conférer en direct une contenance historique que la distance ou le bon sens pourraient atténuer. La surenchère a culminé ces derniers jours avec la fin d’une année unanimement qualifiée d’épouvantable. D’aucuns seraient tentés de voir là une forme d’apitoiement narcissique, typique des sociétés modernes, mais il convient de souligner l’espèce de désarroi qu’exprime ce récit apocalyptique. Il traduit certainement le dénuement d’individus sans repères face aux épreuves de leur époque, persuadés d’être confronté à un acharnement inédit du sort. La perception générale des événements de 2020 semble d’autant plus catastrophiste qu’elle résulte d’une difficulté des sociétés occidentales, coincées dans une approche anhistorique du temps, à estimer avec lucidité, d’une part, leur sort au regard de l’histoire ou à envisager, d’autre part, que celui-ci pourrait être pire à l’avenir.

La nécropole nationale Notre-Dame de Lorette, à Ablain-Saint-Nazaire (Pas-de-Calais), est le plus grand cimetière militaire de France où reposent près de 45 000 soldats morts pour la France

En ce qui concerne la France, il suffit pourtant de remonter de quelques décennies le fil de notre histoire millénaire pour trouver des époques affligées de maux autrement plus graves – en proportion, en durée, en intensité –, sans par ailleurs que les hommes et les femmes qui les ont subis n’aient versé ad nauseam dans le commentaire et le ressassement de leur infortune. Franck Ferrand rappelait opportunément, dans une récente chronique sur Radio Classique, qu’il y a un siècle par exemple, la grippe espagnole s’abattait sur une France déjà exsangue et ajoutait 400 000 morts au traumatisme de la Grande guerre, à ses 1,4 millions de soldats tués, son million d’invalides de guerre, ses 700 000 orphelins. Il faut certainement remonter aux années 1348-1350, marquées par la peste noire – qui décime, selon les estimations, de 30 à 50% des populations européennes – pour saisir l’insondable dureté de certaines époques. En tant que société, en tant que nation, la France et les Français ont acquis bien avant 2020 l’expérience d’un véritable annus horribilis : que l’on pense à 1420, à 1525, à 1815, à 1870 ou à 1940.

Certes notre époque se distingue de toutes les autres par le rôle central qu’y jouent les technologies de l’information et la communication. Les médias sont à la fois un miroir et une caisse de résonance par lesquels nos sociétés s’observent et s’écoutent en permanence. Si 2020 révèle particulièrement ce biais médiatique, elle pose surtout le problème du rapport au temps. L’histoire, en tant que connaissance et mémoire du passé, donne à une société la maîtrise d’elle-même en permettant l’étalonnage du présent. Toutes à leurs épreuves actuelles, les sociétés occidentales se trouvent seules face au temps, prisonnières de leur rapport à elles-mêmes et incapables de prendre appui sur leur histoire, qui est méconnue ou ignorée. Quant à l’avenir, envisagé moins comme un horizon que comme un mur par certains discours, de l’alarmisme écologiste au pessimisme civilisationnel, il apparaît largement hypothéqué à ceux qu’il concerne en premier lieu : les plus jeunes. Oublieuses de leur héritage historique, inquiètes de l’avenir, nos sociétés se trouvent comme désemparées face à leur époque. Le désarroi qu’exprime le discours apocalyptique sur l’actualité de 2020 est celui de sociétés atomisées où le passé est inconnu, impensé même, l’avenir bouché voire improbable, et le présent, de fait omniprésent, oppressant.

Aussi la singularité de l’année 2020 pourrait-elle être, au travers des drames et des difficultés qui l’ont ponctuée, mais surtout à l’aune du récit apocalyptique qui en est fait, d’avoir révélé cette fragilité. Toute épreuve apportant ses leçons, il faut espérer que la discussion publique redécouvre en 2021 tout l’intérêt du recul historique, du long terme. L’importance de connaître et de comprendre l’histoire pour décentrer le commentaire sur l’actualité, pour penser la relativité des époques entre elles et apprécier justement la nôtre, ce qui la distingue mais surtout ce qui la rapproche des précédentes. Avec le recul du temps, les comparatifs remplaceraient certainement les superlatifs et on laisserait à la postérité la charge de définir l’année écoulée.

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