Réouverture du musée de Cluny : le Moyen Âge retrouvé

Dans ce vaste millénaire houleux que fut le Moyen Âge, Paris fut presque toujours le phare de la civilisation, foyer des créations, carrefour des influences, centre des pouvoirs. La ville conserve encore in-situ nombre de monuments inestimables tels les fragments de l’enceinte de Philippe Auguste, Notre-Dame de Paris, les fondations du Louvre de Charles V, la porterie de l’Hôtel de Clisson ou, de manière bien plus monumental, le château de Vincennes. Cependant, c’est au musée de Cluny, musée national du Moyen Âge, que la plupart des collections médiévales ont trouvé refuge. Ce dernier a rouvert ses portes le jeudi 12 mai 2022 après plusieurs années de réaménagements. Nous avons eu la chance de découvrir en avant-première l’ensemble inédit dont les quelques faiblesses n’éteignent jamais le dispositif magistralement repensé. Il a fallu 23,1 millions d’euros et le concours de plusieurs équipes pour mener à bien l’imposante rénovation de l’un des plus vieux musées de Paris. Le musée de Cluny n’avait pas fait l’objet d’une attention aussi considérable depuis l’après-guerre. Désormais, il n’a plus rien à envier aux Cloisters new-yorkais et peut s’enorgueillir de s’exhiber à échelle humaine, loin des collections démesurées qui parsèment les grandes métropoles. A travers ses 21 salles, 1600 œuvres offrent un sublime panorama de la création artistique dont a pu accoucher cette période infiniment fertile qu’est le Moyen Âge.

Les deux énormes blocs cubiques devant la face ouest du musée

Après une compétition lancée en 2014, c’est le cabinet de l’architecte Bernard Desmoulins qui remporta le privilège de réaménager le musée. La consigne spécifiait que le nouvel ensemble devait s’intégrer aux thermes romains sans les altérer ; si cette mission est réussie, le projet de Desmoulins ne peut que laisser perplexe. Deux énormes blocs cubiques couverts de toits en bâtière obstruent désormais, du côté du boulevard Saint-Michel, la face ouest du musée. Les reflets mordorés des plaques couleur chocolat qui les recouvrent, bien qu’intéressants, ne parviennent pas à entamer de dialogue avec l’ensemble historique. Les questions demeurent. Pourquoi ces dispositions ? Quelle motivation a présidé aux ouvertures pratiquées ici et là, sans réel souci de la mise en scène ? On aurait préféré que ces fenêtres, peut-être en saillies, puissent allécher le monde contemporain par l’exposition d’œuvres emblématiques du fond clunisien. Las ! Cela semble être deux immeubles HLM qui sont posés ici, entre les espaces non exploités des différentes cours thermales, le magnifique jardin ombragé et le pastiche romain conçu au XIXe siècle par Paul Boeswillwald. Heureusement, l’on devine dans les grilles du nouveau bâtiment le motif de la cage d’escalier de la chapelle de l’Hôtel des abbés, habilement repris. Une réussite non négligeable réside aussi dans la salle d’accueil inaugurée en 2018, laquelle fait office de pivot central de l’établissement, accessible depuis l’entrée et desservant les thermes, les salles nouvelles ou la boutique. Le musée de Cluny a également fait de l’accessibilité l’un des maîtres mots de son nouveau dispositif. Dès l’entrée, des compagnons tactiles sont à la disposition des visiteurs ; un parcours enfant est prévu et les lieux ont été adaptés à l’usage des handicapés. Ouvrir le Moyen Âge à tous est une nécessité dont chacun doit se féliciter. Cependant, les handicapés ne doivent pas être le faux nez d’un mauvais goût architectural qui confine souvent à la paresse, comme c’est de plus en plus le cas (bien que nous sachions que les architectes sont tributaires de protocoles absurdes en la matière). On regrette ainsi que la rampe et la balustrade qui font désormais office de sortie du musée paraissent pour le moins maladroits…

Si le projet de Desmoulins peine à marcher, il se trouve sauvé par la main habile d’Adrien Gardère. Les équipes de son studio ont su briser avec talent le parcours labyrinthique qui ordonnait auparavant la visite. L’ancien agencement a laissé place a un cheminement lisible, immersif, fait d’une seule chronologie dont la pédagogie claire, apaisée, logique, se fait désespérément attendre au sein de nos manuels scolaires. On se laisse dériver au gré de cette frise, de l’Antiquité à la Renaissance, traversant les balbutiements de l’époque médiévale, le Moyen Âge le plus précoce comme le plus tardif. Que l’on se rassure, la présence insistante des mécènes au dessus des passages est rachetée par les cartels dont les textes succincts abordent les époques selon leurs différents contextes socio-économiques, religieux ou militaires.

La Dame à la Licorne ; L’odorat et l’ouïe, vers 1500

Le visiteur chagrin pourra regretter ici la présence de l’Adam de Notre-Dame attribué à Pierre de Montreuil, l’une des œuvres les plus singulières et les plus emblématiques du XIIIe siècle, et dont le délicat contrapposto se trouve quelque peu isolé. La suite, en revanche, est un pur régal. Les murs clairs, devant lesquels se succèdent les socles en dalles de Viroc, unifient le parcours et éclairent de façon nouvelle l’ensemble des œuvres en intensifiant leur éclat. Les premières salles s’affichent comme les plus réussies ; elles étincellent de mille feux, jettent plein les yeux des reflets d’antepedium, d’encensoirs, d’ivoires carolingiens, d’oliphants figurés dont les lueurs se révèlent dans la demi-pénombre. Les objets ne se bousculent pas au sein des vitrines savamment illuminées ; ils cheminent ensemble à bonne distance, se laissant admirer indépendamment ou en groupes. La nouvelle approche permet à La Vie de Saint-Etienne de déployer ses trente-trois scènes pour la première fois dans leur intégralité ; grâce à une scénographie admirable, elle redonne au devant d’autel de Bâle toute sa splendeur. Plus loin, les salles des trésors, avec leurs émaux champlevés, cloisonnés, et leurs cuivres dorés, repoussés, nous attirent irrésistiblement. Au détour d’une salle unique, le Style 1200 s’avère un peu trop timide ; et pourtant, on soupire face aux scintillements du retable de la Pentecôte de Stavelot. De même, l’espace consacré à la Sainte-Chapelle, de par son étroitesse et sa brièveté, ne retranscrit guère l’ambiance du reliquaire géant. Les fragments de verrière, bien qu’enchâssés avec goût, sont disposés trop près des statues. Le formidable apôtre mélancolique semble ainsi quelque peu empêché dans son recueillement séculaire. Si l’on aurait aimé un décor plus adapté afin de mieux concevoir ces œuvres dans leur contexte d’origine, le dénuement, l’absence de couleurs, de voûte ou de pavement permet une parfaite appréhension des différentes caractéristiques de ce bloc style qui fit la gloire du siècle de Saint-Louis.

Partout ensuite, les socles anthracites mettent savamment en valeur le calcaire des statues et joue avec le parquet dans une alternance mesurée. On pourrait s’avouer un peu moins conquis par les salles des XVe et XVIe siècles où les œuvres apparaissent davantage accumulées qu’exposées. D’abord, une belle lumière pourpre, douce comme une peau de pêche, lèche les polychromies du Moyen Âge finissant. Plus tard, les tapisseries tranquilles, extirpées des sombreurs, nous enveloppent toutes entières. On s’attarde devant les statuettes de Jan I Borman, on se plie contre le jaune d’argent des joueurs d’échec de l’Hôtel de la Bessée, jusqu’à l’ultime salle du parcours qui présente, avec la légèreté qui convient à la fin d’un festin, une rapide exposition temporaire. Si le caractère labyrinthique qui prévalait auparavant est généralement brisé, quelques salles se cachent encore dans les replis de l’architecture flamboyante. Elles se lovent ça et là pour notre plus grand plaisir, comme des joyaux courtois à dénicher dans les marges d’un livre d’heures.

L’une des salles du XVIe siècle

Horreur ! La magie retombe piteusement devant l’inévitable escalier à vis dit “de Carnavalet” qui ne repose sur rien — comprenez conceptuellement — mais qui vient s’inscrire dans une cage immaculée rompant le lien entre les époques que la muséographie avait su magistralement composer. De même, l’on est légèrement désappointé face au mobilier du Café des amis qui gâte jusqu’à la cour intérieure. Maigrement exploitée aux abords du comptoir, celle-ci s’étale dans une nudité qui ne laisse pas d’interroger. Non seulement les chaises et les tables ne présentent pas d’unité stylistique entre l’intérieur et l’extérieur, mais leurs formes témoignent d’une volonté de sobriété qui pourrait passer pour de la négligence. Aussi faut-il oublier les portes, les radiateurs et les bancs qui surgissent lors du parcours… Dommage. Néanmoins, l’installation d’un Café des amis est à saluer. Attendu par tous, il pourra devenir le rendez-vous d’un Moyen Âge ressuscité. Notons également les quelques toiles modernes en rapport avec le musée qui l’enrichissent avec une certaine intelligence.

Pour finir, nous devons pointer le réel point noir de cette réouverture. Il faut l’admettre sans langue de bois : si l’espace est réussi, le temps est manqué. Aucune véritable manifestation ne vient accompagner ce qui pourtant s’annonçait comme un événement. Point de joutes, de démonstrations, d’ateliers ludiques pour les enfants ; non plus de concerts, d’apéritif des amis, de cour ouverte, de signalétique externe… Où sont les activations malines, les accroches intelligentes, l’expertise en communication que le nouveau musée de Cluny mérite amplement ? Hébété, on regarde alentour en se demandant quel drame a pu mener à cette absence d’initiatives. La communication, confiée à l’agence Oficina, est tout bonnement incompréhensible. Exploitant la culture des mèmes sans vraiment l’assumer, elle balaie par son inanité l’ensemble du renouveau réalisé par ailleurs. Pour le bien d’un musée dont on mesure la très haute qualité, on se gardera d’évoquer son déploiement sur les réseaux sociaux.

Tête de roi de Juda de Notre-Dame de Paris, XIIIe siècle


S’il reste donc quelques efforts à faire pour donner au nouveau musée de Cluny toute sa dimension — la brochure désuète n’a pas encore été changée, le guide non plus — on ne peut qu’acclamer sa mue. Qu’on ne s’y trompe pas, nos observations qui peuvent paraître sévères le sont seulement parce qu’elles s’attachent à donner une image exhaustive. L’image générale, elle, convainc toute entière par son excellence, son audace et le soin avec lequel elle fut esquissée. Le dispositif chronologique, comme l’unification des salles par un décor distingué qui s’efface avec habileté devant la sublimation des œuvres, confère à l’ensemble un charme incomparable qui ne peut guère se retrouver sinon aux musées Gustave Moreau ou Delacroix. Le principal défi consistait à investir l’Hôtel des abbés d’une muséographie nouvelle tout en préservant la splendeur d’un millénaire d’histoire ; c’est chose faite. Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Louis Grodecki qui fit date, c’est le Moyen Âge retrouvé qui se visite dès aujourd’hui au musée de Cluny. Retrouvé parce qu’il s’est fait attendre après de longs travaux, retrouvé parce que le nouveau musée de Cluny adopte les points de vue les plus actuels de la recherche scientifique, retrouvé parce que désormais, incontournable.

Notre seul regret est de ne pas pouvoir admirer la totalité du fond clunisien, riche de 24 000 œuvres. Celles-ci pourraient bien sûr trouver place entre les murs de Vincennes, selon le vœu de Christian Gerondeau qui imagine, dans son dernier ouvrage Vincennes, ressusciter le château des rois de France, un grand musée du Moyen Âge. Mais après le coup d’éclat de Cluny dont les trésors luisent à présent dans une faible et magnifique pénombre, on ne saurait songer à quelqu’autre lieu que ce soit pour célébrer le Moyen Âge retrouvé.


Pour aller plus loin


Collectif, Musée de Cluny – Architectures, Flammarion, 2022, 55 p. 25€
Collectif, Musée de Cluny – Guide, Flammarion, 2015, 191 p., 18€
Grodecki Louis, Le Moyen Âge retrouvé T.I , Flammarion, Idées et recherches, 1991, 551 p., 30€
Grodecki Louis, Le Moyen Âge retrouvé T.II , Flammarion, Idées et recherches, 1991, 549 p., 30€
Gerondeau Christian, Vincennes, ressusciter le château des rois de France, éditions du Toucan, 2022, 134 p., 20€

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