Éric Branca : « La passivité des journalistes français face au double langage d’Hitler est non seulement affligeante mais coupable »

Éric Branca est historien et journaliste. Spécialiste des services secrets auxquels il a consacré plusieurs ouvrages, mais aussi du général de Gaulle, sur lequel il a écrit un remarquable ouvrage, L’Ami Américain.  Washington contre de Gaulle (1940-1969) paru aux éditions Perrin. Dans son dernier ouvrage Les entretiens oubliés d’Hitler (1923-1940) publié également chez Perrin, il a sélectionné de nombreux entretiens méconnus, accordés par Hitler à la presse étrangère.  Il revient pour Vivre l’Histoire sur l’intérêt de de ceux-ci dans la compréhension du dictateur allemand et de son régime. 

Vivre l’Histoire : Qu’est ce qui a guidé vos choix dans la sélection des entretiens retenus pour ce livre ?

Les entretiens oubliés d'Hitler 1923-1940 chez Perrin
Les entretiens oubliés d’Hitler 1923-1940 chez Perrin

Éric Branca : Tout simplement le fait qu’il s’agit de véritables entretiens réalisés en tête à tête, le cas échéant en présence d’un interprète et relus par l’intéressé. Sauf un, celui accordé par Hitler à un journaliste juif qui avait réussi à le piéger en le cueillant à l’issue d’une réunion publique, sans passer par les canaux officiels. Mais il sonne tellement vrai qu’il n’y a aucune raison de douter de son authenticité…

Entre 1923 et 1940, Hitler n’a accordé en effet que trente entretiens à la presse étrangère. Or sur cette trentaine, certains sont moins des dialogues, composés de questions et de réponses – ce qu’on attend aujourd’hui d’une interview – que des comptes rendus d’entrevues, soigneusement mis en scène, mais nourris seulement de quelques citations originales. Très prisée par les journalistes de l’Entre-deux-guerres, cette méthode d’écriture était flatteuse – et vendeuse ! – pour la presse de l’époque, mais restait très superficielle. Quand elle n’était pas un subterfuge permettant à ceux qui n’avaient obtenu d’une personnalité qu’une ou deux déclarations, de les présenter comme des entretiens ‘‘exclusifs’’, substantiellement gonflés de leurs commentaires…

Sur cette trentaine d’entretiens, j’ai donc choisi les quinze qui méritent qu’on les appelle ainsi. D’abord parce qu’ils tournent autour de sujets essentiels, ensuite et surtout parce qu’ils permettent de comprendre les méthodes de manipulation utilisées par le Führer pour convaincre ou séduire ses interlocuteurs. Celles-ci peuvent se résumer en deux principes : dire à son interlocuteur ce qu’il a envie d’entendre (ou plutôt ce que son public a envie d’entendre) et ne jamais donner dans la subtilité : le mensonge est énorme ou la vérité totale. Mensonge, par exemple, sur sa volonté de paix avec la France (alors qu’il a écrit dans Mein Kampf qu’elle était l’ennemi numéro un) ; vérité quand il dit vouloir garder de bons rapports avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, conquérir un espace vital à l’Est ou encore se débarrasser des juifs…

Qui sont les journalistes français qu’Hitler accepte de rencontrer et peut-on établir une typologie de ceux-ci ?

D’abord, une caractéristique générale, qui vaut pour tous ses interlocuteurs. Ne rencontre pas Hitler qui veut : c’est Hitler qui choisit qui lui est le plus utile pour répercuter ses propos sans la moindre distance critique. S’agissant des journalistes Français, la règle est simple : il n’en rencontre aucun avant 1933. Les entretiens qu’il accorde le sont exclusivement à des Anglo-saxons dans le but de les convaincre de se désolidariser de la France, bénéficiaire de la majorité des « réparations » versées au titre du Traité de Versailles. De ce point de vue, son succès est total : les Britanniques et surtout les Américains pèseront de tout leur poids pour les réduire, puis les annuler de fait, dans le but de laisser à l’Allemagne assez de moyens pour devenir un bon client…

Une fois à la Chancellerie, tout change : Hitler doit convaincre les Français de sa

Fernand de Brinon

volonté de paix. C’est pourquoi il privilégie un public bien particulier : les anciens combattants, composante essentielle de l’opinion publique et vecteurs naturels du pacifisme et sur lequel le Comité France-Allemagne, fondé en 1934 et qui jouera un rôle central pendant la Collaboration, fait porter un maximum d’efforts. Ainsi, ce n’est pas un hasard si la première grande interview donnée par Hitler à la presse française est réalisée en novembre 1933 par Fernand de Brinon, vice-président dudit comité et grande figure du mouvement ancien combattant, et la deuxième, un an plus tard, à Jean Goy, président de l’Union nationale des Combattants (UNC) qui aligne 850 000 adhérents. Voilà ce qu’on appellerait aujourd’hui un public à la fois captif… et prescripteur !  C’est à Goy qu’Hitler promet sans rire (dans Le Matin du 18 novembre 1934) que, lui vivant, « pas un poteau de frontières ne bougera en Europe ».

Peut-on faire une distinction entre l’attitude d’Hitler envers les journalistes français et son attitude envers les journalistes anglo-saxons ?

Outre l’instrumentalisation politique des anglo-saxons que j’ai indiquée – laquelle durera jusqu’à l’extrême limite, puisque c’est à un journaliste américain, Karl von Wiegand, qu’Hitler accordera son ultime interview, quelques jours avant que la Wehrmacht ne fasse son entrée à Paris, en juin 1940, l’idée étant de convaincre ses lecteurs que la question française étant réglée, l’intérêt de l’Angleterre était de faire la paix, et celui de l’Amérique de rester neutre – le Führer entretien des rapports très cordiaux, et presque amicaux avec certains. Citons l’Américain (d’origine allemande) George Vierek, et les britanniques Sefton Delmer et Ward Price qui dînaient en privé avec et même parfois avec Hitler. Lors des législatives de novembre 1932, Delmer, par exemple, donne des informations aux Nazis pour qu’ils puissent contrer leurs concurrents ; et lors de l’incendie du Reichstag, en février 1933, il est le seul journaliste à pénétrer sur les lieux… en compagnie de Goering qui lui explique ce qu’il doit dire !  Quand à Price, l’interprète d’Hitler, Paul Schmidt, raconte que lors du congrès de Nuremberg de 1937, il en était presque à tendre le bras avec la foule…

N’est-ce pas surtout les tentatives du régime hitlérien pour cacher ses ambitions bellicistes qui se révèlent plus que la personnalité du dictateur allemand dans ces entretiens ?

On ne peut pas dissocier les deux. Sans le mélange d’habileté et de culot d’Hitler, les dirigeants allemands auraient été beaucoup moins convaincants. Nul doute que s’il avait délégué sa communication à un Ribbentrop ou à un Goebbels, ces derniers auraient choisi des interlocuteurs plus convenus, autrement dit une presse déjà acquise pour débiter leur propagande. Or toute l’originalité d’Hitler – conseillé par son mentor en matière de presse, Ernst Hanfstaengl qui, soit dit en passant, avait la double nationalité germano-américaine – consiste à choisir des vecteurs au-dessus de tout soupçon.

Oswald Mosley
Oswald Mosley

Quand il s’exprime dans la presse française, Hitler, symbole du militarisme allemand renaissant, prend bien soin, par exemple, d’exclure les journaux réputés d’extrême-droite, et spécialement ceux que séduit le fascisme. Des titres comme L’Ami du Peuple ou Je suis Partout, n’ont pas ses faveurs. Il préfère Le Matin, grand quotidien pacifiste, ou Paris-Soir, qui se proclame apolitique. Pour s’adresser aux Anglais, ce n’est pas Action, le journal fondé par son émule Oswald Mosley, chef de l’Union fasciste britannique, qu’il choisit, mais le Daily Mail ou le Daily Miror qui ont pour première caractéristique d’être tirés à plusieurs millions d’exemplaires et d’être lus par des citoyens de toutes tendances, y compris proches des Trade Unions… De même, se garde-t-il de donner le moindre entretien au Dearborn Independent, l’hebdomadaire ouvertement antisémite créé par Henry Ford, qu’il admirait cependant. A quoi bon perdre son temps avec des convaincus ?

Ce principe essentiel du marketing – élargir ses parts de marché plutôt que de cultiver son pré carré – Hitler l’a appliqué avec constance en direction des opinions publiques démocratiques auxquelles étaient destinés ces messages. Le moins qu’on puisse dire est que, jusqu’au déclenchement de la Seconde guerre mondiale, une partie de la presse lui aura servi d’auxiliaire, sans se poser un minimum de questions sur le but de l’exercice.

Qu’est-ce que ces entretiens nous disent de la presse et de la société française de l’entre-deux-guerres ?

Une chose est d’interroger Hitler quand on est anglo-saxon, donc épargné par son programme ; une autre est d’abdiquer tout esprit critique quand, en tant que Français, aucune illusion n’est permise sur ses intentions délétères. S’adressant aux premiers, le fondateur du III° Reich ne ment pas, je l’ai dit, sur ses buts à long terme ni ne prend la peine de démentir une seule fois ce qu’il a écrit dans Mein Kampf ; aux seconds, il ne cesse, au contraire, de dire qu’il a changé, et que seules ses promesses hic et nunc doivent être prises au sérieux. La passivité des Français face à ce double langage est non seulement affligeante mais coupable. A la seule lecture de la presse anglo-saxonne, les hommes politiques français auraient dû être alertés. Ils ne l’ont pas été. A la méfiance la plus élémentaire, ils ont, dans un bel ensemble, préféré l’optimisme, cette « fausse espérance à l’usage des imbéciles » que dénonce Bernanos. Quant aux journalistes, leur manière même de mener les entretiens est consternante : aucune question qui fâche ; aucune question, même et surtout, sur l’actualité, ce qui est tout même le comble pour des journalistes censés récolter des informations !

Hitler et Goring

Le seul à se conduire selon l’honneur fut le diplomate et futur académicien Jacques Chastenet qui rencontra longuement le Führer en décembre 1933. A l’issue de l’entretien, la Chancellerie fit savoir qu’elle ne souhaitait pas que celui-ci soit retranscrit sous forme de questions/réponses, mais sous la forme d’un portrait agrémenté de citations. Chastenet a refusé ces conditions et n’a rien publié du tout. Sauf, quelques jours plus tard, un éditorial dans Le Temps, où il expliquait que la France devait se tenir se tenir sur ses gardes vis-à-vis de la nouvelle Allemagne et le cas échéant, s’apprêter à lui faire la guerre ! Inutile de dire que Chastenet ne fut plus invité à la Chancellerie. Ni d’ailleurs où que ce soit en Allemagne !

Peut-on trouver une seule excuse à l’aveuglement des autres ? A bien y réfléchir, peut-être, la plus évidente étant que l’énormité même des propos du Führer, leur radicalité absolue et inédite, pouvait faire croire à une posture démagogique, d’une facture certes encore inusitée, mais qui ne manquerait pas de s’estomper à l’épreuve du pouvoir. La suprême habileté d’Hitler, sera d’ailleurs de ne rien faire pour démentir cette impression, la violence de ses propos s’estompant à partir de 1933 pour faire place à un discours plus consensuel… En absolue contradiction avec la logique interne du III° Reich, seul exemple à ce jour d’un régime politique poursuivant, jusqu’à la chute finale, l’approfondissement de ses principes.

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